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Festival d’Annecy 2022 – Jours 5 et 6 : Dernières projections et bilan

par Nicolas Thys

Alors que cette 46ème édition du festival d’Annecy, placée sous le signe des retrouvailles et de la canicule, se termine dans une ambiance plutôt joyeuse où masques et gestes barrières semblent être de l’histoire ancienne, l’épidémie redémarre et bat son plein. Elle avait déjà débuté une semaine plus tôt lors d’Animafest à Zagreb et elle risque fort de ne pas s’arrêter là.

En attendant une inévitable contamination, nous avons pu voir la dernière séance de courts métrages ainsi que le programme « off limits ». Côté compétition, l’impression d’une progression qualitative jour après jour se poursuit avec une dernière sélection sombre, violente et désespérée dont la première moitié était de haute volée. Le moins pesant, Glazing de Lilli Carré, qui observe pendant trois minutes un corps féminin et ses mutations enfermé dans un écrin blanc, parait anecdotique, pris en tenaille entre les deux mastodontes que sont Letter to a pig de Tal Kantor et Lullaby de Lin Zhang et Qinnan Li. Si le second souffre d’un scénario abscons, il est indéniablement une des propositions cinématographiques fortes de l’année, créant à l’aide de protagonistes synthétiques une atmosphère malaisante, démoniaque et bestiale. A l’opposé, Letter to a pig propose une réflexion autour de la Shoah, de la mémoire et du témoignage à cheval sur deux époques : la seconde guerre mondiale et une période plus récente. Tal Kantor utilise à merveille le contraste d’une animation peinte et pleine, évoquant le passé et son trouble face au vide d’une classe d’école d’où émerge quelques traits et quelques éléments corporels comme elle l’avait déjà fait dans In other words.

Letter to a pig

Mais nous retiendrons surtout Of Wood d’Owen Klattle et Lakkeh de Shiva Sadegh Asadi. Le premier propose une animation de bois à même le tronc d’un arbre pour évoquer une histoire des Etats-Unis entre folie des grandeurs et société de consommation outrancière avec de belles réminiscences Thoraldiennes. Le suivant utilise un trait sombre, rugueux et brutal pour décrire en quelques minutes le quotidien d’une femme pris dans une spirale de violences. A l’aide de répétitions, de tâches et de superpositions d’autant plus éprouvantes, la cinéaste iranienne réalise un film aussi court que choc.

Face à ces films, les quatre derniers semblaient plus banals en dépit de sujets sérieux. Entre une irréversible crise climatique dépeinte avec ironie (Bottle cap de Marie Hyon et Marco Spyer) et la mort d’un père tout en pointillisme et couleurs (Honekami de Honami Yano), on observait un beau mais classique témoignage animé de Laura Gonçalves qui évoque son oncle émigré (The Garbage man) pendant que Changsoo Kim débutait Things that disappear par le gros plan d’un chat mort dévoré par les mouches pour parler fin d’une vie et de la destruction d’un quartier populaire à l’aide d’une animation terne et peu engageante. On passe.

Honekami

Mais, comme c’est souvent le cas, la sélection la plus intéressante et dense était celle du Off-Limits qui nous aura fait terminer le festival comme il a commencé : sur un bug technique. Les deux derniers films ont été occultés avant d’être diffusés dix minutes plus tard alors la salle était pratiquement vide. Parmi ce déluge de paysages numériques et d’expérimentations urbaines, mentales ou scientifiques tous plus intéressants les uns que les autres, s’il fallait en retenir deux, ce serait Train again de Peter Tscherkassky et La Mujer como imagen, el hombre como portador de la mirada de Carlos Velandia. Ce dernier conjugue le cinéma de Martin Arnold et de Matthias Muller pour réfléchir sur la représentation féminine hollywoodienne, les gestes iconiques et révéler leurs sous entendus. Le court de Tscherkassky, maître autrichien du found footage, utilise le train et ses métaphores canoniques pour réfléchir sur le cinéma, la matière pelliculaire et le mouvement.

Train again

Si le cinéma d’animation se renouvelle, expérimente et s’exprime toujours de façon plus profonde dans le court métrage, il est difficile de ne pas mentionner quelques longs. Si certaines années sont creuses, le cru 2022 aura été riche avec d’excellents films. Certains, excellents et singuliers, voient le retour d’auteurs absents des écrans depuis dix ans comme Alain Ughetto, réalisateur de Jasmine en 2013 qui présentait Interdit aux chiens et aux Italiens. Il reprend une esthétique documentaire déjà éprouvée dans son premier long et un astucieux mélange marionnettes/corps de l’animation pour raconter l’histoire de ses aïeux arrivés en France depuis l’Italie et leur vie dans la première moitié du 20ème siècle. D’autres, plus radicaux, poursuivent et complètent une œuvre déjà importante comme le nihiliste Unicorn wars d’Alberto Vazquez, adaptation longue de son génial Sangre de Unicornio dans lequel de mignons oursons colorés entraînés dans un camp militaire en viennent à se battre contre des licornes sombres. Parmi les autres coups de cœur signalons Nayola de José Miguel Ribeiro, autour de la guerre en Angola dans les années 1970-1980 et de ses conséquences sur les générations ultérieures à travers le portrait de deux femmes : une adolescente rappeuse engagée à travers la musique et sa mère disparue pendant les combats. Le cinéaste utilise l’animation comme une porte d’entrée intéressante vers le réalisme magique. Enfin, signalons The Girl from the other side, un OAD adapté du manga de Nagabe et mis en scène par Yutaro Kubo et Satomi Mayia. Kubo était l’un des plus brillants étudiants issus de la Geidai la décennie précédente et, tout en gardant la pâte graphique spécifique du manga et son atmosphère onirique, il parvient à s’exprimer pleinement et à libérer son trait dans quelques séquences qui rappelleront ses courts 00:08 ou Crazy for it.

Nayola

Nous ne dirons rien sur le palmarès. Celui-ci, comme tous les autres, ne reflète que les goûts de ses jurés – et ils ne sont juste pas toujours les nôtres. Nous noterons juste deux changements : aucun prix du public pour le court ou le long métrage, et un jury jeune quasi absent alors qu’il voyait auparavant les compétitions courtes officielles et étudiantes. Ce manque d’ambition est surprenant, comme s’il fallait éviter de faire voir aux plus jeunes autre chose que ce qui est fait pour « le jeune public ».

Enfin, le prix véritable reste surtout d’être en sélection et, cette année, dans le court métrage elle a juste semblé vouloir contenter – et donc mécontenter – le plus grand nombre, quitte à amoindrir une ligne éditoriale qu’on peine désormais à saisir tant elle part dans tous les sens. Si certaines découvertes restent importantes, piocher le tout venant de l’animation chez Blender studio ou Epic Games par exemple déconcerte. Et ceci va peut-être de pair avec une mise à l’écart toujours plus importante de cette forme. Si le palmarès se termine toujours sur le court lors de la clôture – un répit symbolique –, les séances officielles à Bonlieu sont désormais le matin à 10h avec des petits déjeuners du court à 8h30 avec des séances de film de fin d’étude à 23h. Ces programmes sont donc relégués aux horaires extrêmes, comme pour mieux s’en décharger quand tout le monde se réveille ou fait la fête et ainsi laisser la place aux longs en compétition et à la puissance industrielle des gros studios qui occupent désormais la programmation de l’après-midi avec les séances événements. Pour ceux qui défendent le court métrage, cela n’augure rien de bon pour les années à venir…

The Girl from the other side

Le palmarès de cette édition 2022 :

Courts métrages :

  • Cristal d’Annecy :

Amok de Balazs Turai (Hongrie, Roumanie)

  • Prix du jury :

Steakhouse de Spela Cadez (Slovénie, France, Allemagne)

  • Mention du jury :

Anxious body de Yoriko Mizushiri (Japon, France)

  • Prix Jean-Luc Xiberas de la première œuvre :

The Record de Jonathan Laskar (Suisse)

  • Prix André Martin pour un court métrage français :

Histoire pour deux trompettes d’Amandine Meyer (France)

  • Prix du film Off-limits :

Intersect de Dirk Koy (Suisse)

 

Films de fin d’études :

  • Cristal du film de fin d’études :

Persona de Sujin Moon (Corée du Sud)

  • Prix du Jury :

Un chien sous le pont de Rehoo Tang (Chine)

  • Mention du jury :

Maman, il a quoi le chien ? de Lola Lefèvre (France)

Maman, il a quoi le chien ?

Longs métrages :

  • Cristal du long métrage :

Le Petit Nicolas d’Amandine Fredron et Benjamin Massoubre (France, Luxembourg)

  • Prix du jury :

Interdit aux chiens et aux Italiens d’Alain Ughetto (France, Italie, Suisse)

  • Mentions du jury :

My love affair with marriage de Signe Baumane (Lettonie, Etats-Unis, Luxembourg)

Saules aveugles, femme endormie de Pierre Földes (France, Luxembourg, Canada, Pays-Bas)

 

  • Prix Fondation Gan à la diffusion :

Interdit aux chiens et aux Italiens d’Alain Ughetto (France, Italie, Suisse)

  • Prix contrechamp :

Pléthore de nords de Koji Yamamura (Japon, France)

  • Mention du jury contrechamp :

Chun Tae-il : A Flame that lives on de Hong Jun-pyo (Corée du Sud)

Interdit aux chiens et aux Italiens


20 juin 2022