Festival d’Annecy 2025 : Les étudiants et la suite de la compétition
par Nicolas Thys
À mi-parcours, l’édition 2025 du festival d’Annecy est déjà réussie par la richesse des programmes proposés. Le soleil brûle autant que les paupières s’alourdissent et les séances s’enchaînent dans la fraîcheur des salles. C’est le moment de faire le point sur une compétition étudiante de qualité, avec certaines œuvres qui auraient pu mériter la compétition. Quatre programmes et une cinquantaine de films sont proposés dans cette sélection et, cette année, l’expression de l’intime domine.
Plusieurs thématiques semblent émerger, comme des leitmotivs voire des évidences tant certains sujets, notamment liés au corps ou à la famille, reviennent. Étonnamment, les films de fin d’études liés à l’actualité ou avec un fond social, militant, ou écologique restent peu nombreux. Dans cette veine, Detlev de Ferdinand Ehrhardt, qui suit un travailleur frigorifié dans son véhicule et dans une station-service, surprend par un ton qui oscille entre légèreté et drame. Alors qu’il débute comme une comédie, très vite il délaisse la caricature pour une description humaine profonde et réaliste où se côtoient l’enfermement, la solitude extrême et des conditions de travail délétères accentuées par des marionnettes au visage buriné et asymétrique. Citons également Allô, ici le standard de Zuzanna Heller qui utilise l’absurde et une peinture en perpétuelle transformation pour évoquer la difficile déclaration de disparition d’une femme par son mari, ou L’Enfant de la mère de Naomi Noir qui joue la carte du kitsch et de la laideur en conjuguant des techniques multiples pour évoquer l’horreur quotidienne d’une aidante pour personnes handicapées.
A propos du corporel, traité comme une politique et poétique de l’intime, il est autant présent dans une veine fictionnelle que documentaire. Cette dernière, souvent utilisée ces dernières années à travers le témoignage, n’est guère révolutionnaire mais offre quelques jolis moments. Lepsi clovek, signé Eliska Jiraskova, interroge la masculinité à travers trois bodybuilders dessinés comme des super-héros, Neh neh pok de Jaime NG revient sur le complexe d’avoir une petite poitrine à l’aide d’un trait naïf et coloré, alors que Voies de passage de Geneviève Tremblay et Milla Cummings propose un regard positif sur la ménopause en entrant dans les entrailles d’un corps qui change. Plus politique, Wat is spreken waard de Leticia van Neerven fait de même en anonymisant les voix de criminels que nul ne souhaite entendre tout en leur redonnant un corps et une visibilité perturbée grâce à l’utilisation de l’animation en volume.
Cependant, cette année, les corps les plus marquants se situaient du côté de la fiction. Dans Watashiha, Watashigo, Wahashiga, Watashiwo, la japonaise Rina Ito réalise un quasi-film de fantômes. Elle joue l’effacement des corps à travers le recours à la chirurgie esthétique, la monstruosité et l’impossible mue. L’enveloppe est incertaine, naviguant dans un monde immuable – Kafka n’est guère loin – et, à travers ce lien au physique métamorphosé que seule permet l’animation, la réalisatrice parle de la perte de soi.
Plus légers, mais avec une intense relation au génital, Cottage cheese d’Alice Kuntz, Liina Luomajoki, Lena Metzger et Janina Müller et The Eating of an orange de May Kindred Boothby retiennent l’attention. Le premier montre une femme confrontée à d’abondantes pertes blanches qui part faire un tour dans son vagin. Dans un esprit cartoon, l’œuvre s’affranchit des tabous pour faire vivre et évoluer des petites bestioles gluantes et montrer que même ce qui est perçu comme sale est banal. The Eating of an orange impressionne par sa maitrise et rappelle autant les boucles oniriques de Georges Schwizgebel que les métamorphoses poétiques et colorées plus récentes de Jenny Jokela et Heta Jäälinoja pour conter les aventures d’une femme qui quitte le ‘droit chemin’, c’est-à-dire la répétition des mêmes gestes dans une épuisante conformité chorégraphique, pour manger une orange et découvrir une autre facette d’elle-même. La sexualisation du fruit lui permettra de s’adonner à des plaisirs solitaires et lesbiens amenés avec une forte sensualité.
L’importance de la famille ainsi que la peur de la solitude et la sexualité sont présentes dans nombre d’autres courts étudiants. A bird hit my window and now I’m a lesbian d’Aj Dubler et Carmela Murphy, auquel nous décernons le prix du meilleur titre de film du festival, est l’un des plus réussis. Une rencontre fortuite, un oiseau mort d’où surgit une nouvelle vision du monde, et un désir naissant. À l’opposé, le songe contemporain des Chinois Jiali Tan et Haoyuan Zhu, Won’t be here, interroge longuement une disparition, les inquiétudes qui en découlent, le tout à l’heure de la surveillance. Enfin, dans Entre les jours, Martin Bonnin conjugue intelligence de la réalisation et simplicité du dispositif : un simple coup de fil d’une personne perdue de vue. Il émeut en quatre minutes tout en errant dans l’immensité d’une ville.
Enfin, et c’est peut-être le plus important, de cette sélection étudiante ressort une inventivité, une créativité ainsi qu’un véritable désir de cinéma qui vise à dépasser la simplification photoréaliste du monde pour aller vers davantage de complexité. C’est le cas du singulier Fourneau à poupées de Wenwen Zhu, faux plan séquence qui pose en quelques secondes une atmosphère énigmatique avec un ourson et un décor minimaliste autant que surprenant, mais aussi des magnifiques Lights, haze de la Géorgienne Tata Managadze et du Théâtre secret du mexicain Diego Martinez Gutierrez. Le premier est une déambulation dans des lieux réels et imaginaires à travers un formalisme exposé en introduction et qui n’a de cesse de se développer par la suite tandis que le suivant fait entrer dans un univers surréaliste et un théâtre intérieur que ne renierait pas Jan Svankmajer.
Les étudiants font parfois miroir avec la programmation officielle. Dans les compétitions 4 et 5, un documentaire sur l’épilation des jambes, Hairy Legs d’Andrea Dorfmann, et un témoignage sur le mariage forcé d’une adolescente, Shadows de Rand Beiruty, résonnait en écho avec les thématiques citées auparavant. Avec légèreté, Dorfmann, concluait une sélection grave. À partir d’une question anodine, et sans résumer le féminisme à son combat, elle partage un moment de lutte intime, interroge la pression sociale et perçoit des questionnements politiques sous-jacents. Rien de révolutionnaire dans le film, mais il est amusant de voir que si la pilosité pose toujours problème à travers le nombre de traits à tracer lorsqu’on souhaite les animer, elle résout cela à l’aide du papier découpé ! Esthétiquement beau mais bien plus lourd malheureusement, Shadows traite d’un sujet difficile avec une métaphore animalière pesante doublée d’une absence de subtilité. À croire que seul le sujet compte et que le traitement filmique du témoignage est secondaire, à l’image du final larmoyant qui ferait culpabiliser n’importe quel être sans cœur de ne pas aimer le film. Heureusement, nous avions noyé le nôtre dans le lac avant la séance.
Dans ces deux programmes figuraient également quelques œuvres somptueuses, et d’autres moins. Nous ne nous étalerons guère sur Hatker d’Alejandro Ariel Martin, film de zombis sans zombis avec des travailleurs accrochés au plafond, qui a surtout l’avantage d’être court, ou sur Le Magicien de Bogdan Muresanu qui n’a même pas l’avantage du précédent et mélange déploiement de l’électricité dans une ville et artiste de rue sans succès confronté tant à son mal-être qu’à un colosse. Poussif et sans originalité. Enfin, dans At night, Pooya Afzali a la bonne idée d’adapter un poème de Prévert sans s’obliger à le réciter comme c’est souvent le cas, mais son dessin est trop littéral et manque de… poésie.
Heureusement, les autres courts étaient bien meilleurs et marqués soit par un certain goût pour la noirceur et l’horreur, soit par des personnages féminins singuliers. Dans la première catégorie, Les Bêtes de l’Américain Michael Gandberry propose une vision fantasmatique de créatures qui pourraient être issus des univers de Starevich, de Topor ou de Svankmajer. Entraînées par un lapin, l’un des animaux les plus effroyables du cinéma, elles se déploient dans un saisissant noir et blanc et s’invitent à un bal qui tourne mal. Avant tout une démonstration de force, Les Bêtes finit par envoûter et passionnera les créateurs d’ambiances lugubres comme ceux qui aiment se plonger dans leurs propres cauchemars. Bien plus original, un film d’horreur inuit signé Louise Flaherty, Mangittatuarjuk. La réalisatrice puise dans un conte traditionnel dont elle n’édulcore rien, osant montrer l’horreur du monde autant que l’importance de l’entraide. Ici, deux femmes entrent dans une caverne et découvrent des têtes coupées par une créature, un rongeur de rochers qui fera penser aux trolls islandais autant qu’au Saturne de Goya. Les marionnettes brillent par leur simplicité autant que par les détails monstrueux et proposent un voyage glaçant dans une culture trop méconnue. Enfin, plus sombre encore, mais bien plus tendre, Les Bottes de la nuit confirme, une fois encore, que Pierre-Luc Granjon est l’un des plus grands cinéastes français, l’un des seuls à porter la naïveté au rang d’art, à savoir s’adresser à tous et à pouvoir conjuguer douleur et douceur comme s’ils ne faisaient qu’un. Si le duo Alexeieff/Parker a débuté par de l’horreur avec Une nuit sur le mont chauve, Granjon prouve que ce même outil peut inverser le genre. Tout est là : un enfant aux yeux obscurs, une bête difficile à cerner, une énigmatique forêt, un lac et un monstre. La nuit. Et de simples bottes, accessoires de nombreux contes. Sauf qu’ici, le mal n’existe qu’intérieurement : la solitude, la peine, l’ennui. Le monstre, c’est soi-même. Et, à la faveur d’une obscurité bienveillante, tout est transformé mais rien ne change vraiment. Avec son rythme lancinant caractéristique, un incroyable jeu de lumière qui fait autant apparaître les épingles que disparaître leur piquant, le cinéaste grave un poème tout droit sorti d’un rêve. Plus d’une fois, on songera à Norstein et à son hérisson.
Parmi les figures féminines importantes, celle de Vinnie Ann Bose dans Sulaimani qui démontre, elle aussi, que les films qui parlent à travers la nourriture sont souvent les meilleurs. Emouvoir à l’aide d’un biryani n’est pas donné à tout le monde. La réalisatrice, originaire de l’Inde, évoque le destin croisé de deux femmes ayant quitté le Kerala pour la capitale française. Elles se rencontrent par hasard dans un même restaurant et, nostalgiques, se remémorent leur passé. A mesure que les plats arrivent, leurs racines se recomposent, l’estomac étant souvent aussi puissant que l’esprit. Le Paris de la cinéaste est étonnamment précis et simplifié, comme si ses protagonistes arpentaient des lieux qu’elles ont du mal à appréhender totalement, et le restaurant devient un merveilleux refuge sentimental. A l’opposé, The Pool or death of a goldfish de Daria Kopiec, utilise également les marionnettes, mais pour évoquer l’abus d’une mère possessive sur sa fille. Le point de départ est une piscine, l’eau étant le lieu idéal des métamorphoses et de la plongée dans l’intime et les souvenirs, et soudain tout se bouscule dans un cauchemar surréaliste : les parents dévorent l’enfant, les rôles s’inversent, et des liens subtils se nouent pour passer d’une séquence à l’autre : des couleurs, une chevelure, un paysage qui se dessine dans l’eau. Les souvenirs, comme autant d’émotions non verbalisées mais percutantes grâce aux puissances de l’image, se forment et se déforment jusqu’à un final sensible et tout en retenue. Utiliser un principe narratif utilisant la déconstruction, surtout sans voix off permanente, est difficile et l’exercice est brillamment accompli.
Mais le film qui a séduit le plus reste celui de Rosana Urbes, Sappho. Voilà 10 ans, la cinéaste brésilienne, une ancienne de chez Disney, réalisait Guida sur une femme âgée qui s’accepte à mesure qu’elle pose pour du modèle vivant. L’art au sein même de l’art. Elle revient pour une évocation de la poétesse grecque Sappho dont les rares textes sont incomplets, morcelés. Entre le documentaire animé et la traversée dans une matière poétique incroyable, la cinéaste ne choisit pas. Elle navigue entre les frontières et produit une œuvre composite d’une grande beauté où la voix off permet à l’animation de décoller puis de lui répondre sans rien alourdir. Les techniques mixtes utilisées lui permettent de travailler le fragment cinématographique, d’associer et de dissocier ses matériaux comme pour mieux réfléchir sur l’acte de création, le figurer, et composer un poème sur les puissances de la nature. Le flux des images et des sons se poursuivra jusqu’au générique, à la fois continuité et making of d’un film créé comme une pure réflexion plastique sur l’animation, et donc sur le cinéma.
Et à ceux qui se demanderaient « Où sont les longs métrages ? », ils ont encore prouvé que malgré leurs grandes qualités, l’inventivité n’est pas toujours du côté du déploiement mais de la synthèse et de la condensation. Mais nous y reviendrons dans un prochain texte.
14 juin 2025









