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Festival d’Annecy (online) 2020 – Jour 3 : Hykade and co.

par Nicolas Thys

Avant d’aborder le troisième programme de courts en compétition, faisons un détour par le MIFA. Cette année encore, les cessions de pitchs ont bien eu lieu et, pour changer, nous avons vu ceux consacrés aux courts-métrages.

Sept projets étaient présentés, tous écrits par des cinéastes assez jeunes, trente ans au maximum. Premier constat : les cinq portés par des femmes possèdent des traits communs, notamment dans leurs thématiques autour de l’achèvement, du changement, de la mort. On compte deux fins du monde (Soleil gris de Camille Monnier et El After del mundo de Florentina Gonzales), un décès du cancer à 20 ans (Girl. Dog. Cancer. Space. de Kiana Naghshineh), une prise de conscience d’un désastre écologique (Bigger than us d’Aurélie Garnier) et une crise économique qui empêche de quitter le domicile familial à 27 ans et fait sombrer dans une déprime (27 – My last day at home de Flóra Buda).

Girl. Dog. Cancer. Space - Kiana Naghshineh

Girl. Dog. Cancer. Space – Kiana Naghshineh

Second constat : ces projets ne sont jamais entièrement sombres. L’apocalypse de Camille Monnier est métaphorique et aborde les problèmes liés à l’adolescence, tandis que celle de Florentina Gonzales est colorée et voit les déambulations d’un fantôme qui cherche un réseau WiFi sur les ruines du monde. Le film de Kiana Naghshineh visite en cinq étapes l’acceptation de la mort en partant dans un voyage interstellaire onirique et mystique et Aurélie Garnier semble espérer une évolution des comportement, tout comme Flóra Buda. Cette dernière évoque le dernier jour au domicile familial avant son départ vers une nouvelle vie. Finalement, même quand le tragique fait surface, il est possible de modifier ou de relativiser les différentes situations.

Flora Buda - 27

Flora Buda – 27

En outre les sept projets proposent une solution : un lien à recréer, une empathie nécessaire à retrouver, comme si l’autre – famille, ami, couple, nature – était peut-être la solution aux maux du quotidien. C’est ce qui se profile également dans les deux derniers pitchs, bien moins dramatiques. Hello Summer de Martin Smatana, s’adresse aux plus jeunes et évoque les problèmes occasionnés par l’individualisme à travers une famille (les parents et deux enfants), sur une plage. Chacun vaque à ses occupations en solo et ils finissent par s’ennuyer les uns des autres. Plus poétique et expérimental, 300 000 km/s de Clément Coursier évoque la connexion de l’homme à l’univers et un voyage hors du corps comme façon de se rapprocher de la création ultime.

Chacune à leur manière, ces histoires dressent un constat générationnel : la peur d’une fin imminente, la possibilité que tout peut néanmoins se calmer, s’inverser et la nécessité, pour cela, de renouer avec autrui voire avec le cosmos.

300 000 km/s - Clément Coursier

300 000 km/s – Clément Coursier

 

La troisième salve de courts métrages a donné l’impression de tendre de plus en plus vers le WTF au gré de ses huit films, comme si elle cherchait, doucement, à faire entrer dans des univers de plus en plus absurde par l’humour, l’angoisse ou les deux. Le principe est bon, la série de films l’était malheureusement moins. Peut-être pour mieux préparer à la compétition 4, dont nous avons déjà vu trois excellents films, qui promet d’être mémorable et bien plus méditative.

En premier lieu, Hot Flash de Thea Hollatz, un métrage canadien sympathique et intéressant en ce qu’il aborde un problème féminin, la ménopause, à travers la fiction et l’humour alors que ces dernières années ces sujets ne semblaient pouvoir être abordés par les cinéastes que via des documentaires animés en voix-off. Cette fois, une présentatrice météo d’une cinquantaine d’années est prise d’énormes bouffées de chaleur avant d’apparaître à l’écran et elle doit gérer cela en plein milieu d’un Canada enneigé et stylisé. La réalisatrice joue sur les grands aplats de couleur et mise sur une animation minimale mais fonctionnelle qui met en évidence le jeu sur les températures, tant dans les teintes que dans la narration. Le corps de la protagoniste évolue entre les records de températures basses et la chaleur qu’elle ressent, prise entre deux étaux comme on est pris entre deux âges. Si, au début, son exposition médiatique ne lui permet pas d’assumer ce qu’elle ressent, plus elle avance, plus elle semble confiante et son rapport au corps se modifie. Seule la fin nous laisse dubitatif avec une clé oubliée par un électricien et une panne sur la ville… Et ? Apparemment c’est tout. A noter le générique de fin, amusant qui parvient presque à faire oublier l’obscure conclusion.

Le deuxième court, Já-Fólkið (“Yes people”), est islandais et aussi frileux que le précédent. L’île de glace est rarement présente en compétition à Annecy et le principal animateur islandais, Einar Baldvin, s’est d’ailleurs réfugié aux Etats-Unis, c’est dire ! Gísli Darri Halldórsson réalise un film simple, plutôt gentil sur la vie quotidienne de gens vivant dans le même immeuble qui ne s’expriment qu’en disant oui : une mère et son fils, un vieux couple, un autre malheureux. Leurs existences sont banales, répétitives et ils finiront reliés par quelque bruyant orgasme. C’est drôle, divertissant, dans une esthétique assez désuète et désinvolte mais ça ne va pas très loin.

On lui préfèrera A Mãe de Sangue de Vier Nev, artiste visuel portugais qui travaille à la fois animation et VR. Ce film est à l’image de son travail habituel, graphique, porté sur les contrastes entre deux teintes dans lesquelles peut parfois s’en glisser une troisième. Il fait penser à un test de Rorschach en mouvement dans lequel on aurait entremêlé des figures doubles du type canard-lapin pour aboutir à une mise en pratique de certaines théories de la perception. Depuis les premières secondes qui mêlent dessin et alchimie, A Mãe de Sangue revisite des concepts larges tels que la conception, la naissance, ou encore la transformation. Il effleure sans cesse le croisement de différents mondes, entremêlant deux images en une avant de la déployer vers autre chose. Si le tout est hypnotisant – et on regrette d’autant plus de ne pas l’avoir vu sur grand écran – il s’en dégage néanmoins une impression de distance, de froideur qui nuit à une immersion totale dans cet univers paradoxal.

Alors qu’on s’enfonçait doucement dans une atmosphère de plus en plus abstraite, comme si l’on arrivait de l’autre côté d’un miroir, le pire film de cette journée nous est tombé dessus. Et pourtant il illustre à merveille ce passage progressif vers un autre monde. Rebooted de Michael Shanks part d’une idée convenue mais souvent sympathique, le rapport créateur/créature, les coulisses de l’animation et la création de marionnettes pour s’engouffrer dans un hommage niais à Ray Harryhausen en se demandant ce qui peut advenir des créatures une fois les tournages finis. Ce qui aurait pu donner lieu à un film intéressant tourne court rapidement. Si on retient quelques moments amusants et savoureux, pas de quoi en faire un film : esthétique publicitaire au début, empilement de gags répétitifs, longueurs qui se font vite ressentir… Mais surtout un côté nostalgico-rétro-mignon bien poussif qui n’apporte rien et propose un regard simpliste du type « avant c’était mieux, maintenant c’est moche ». Ok, boomer.

Avec le suivant, Arka du Croate Natko Stipanicev, nous avons réalisé une fois de plus à quel point il est important que le festival se déroule à Annecy. Son film a paru interminable alors qu’il ne dure que 14 minutes et vu ce qu’il propose, des images aussi grandioses que kitsch, il aurait été tellement plus appréciable de le découvrir sur l’écran géant de Bonlieu plutôt que sur un ordinateur. Et bien que la métaphore qu’il expose soit des plus conventionnelles, son utilisation de l’animation 3D est intéressante. Les paquebots qui coulent, entraînant avec eux le reflet d’une humanité qui ne s’aperçoit de rien ou de si peu, on en a déjà vu quelques-uns. Ces navires colossaux offrent souvent, au cinéma, la possibilité de contempler l’image d’êtres imbus, régressifs et pathétiques perdus dans leur bulle. Ce sera une nouvelle fois le cas. Rien de bien original dans le suicide masochiste qui est mis en scène. Celui qui voudra s’amuser un peu, pourra faire la comparaison avec l’état actuel du monde, jusqu’aux applaudissements au capitaine à la fin, blablabla. De notre côté, on est davantage fasciné par l’étirement du temps relié à l’absurdité des situations comme si le temps aussi devenait matériel, visqueux : une limace. Il n’arrêtait plus de s’allonger et affiche sa pénibilité à travers le rythme du film. Et toute l’animation – volontairement mal fichue et aux graphiques laids – joue sur l’élément liquide comme si l’univers entier était en perpétuelle métamorphose, dans un rêve. Mais elle est si lente qu’elle n’en finit pas de mourir et devient difficile à contempler.

Les trois films derniers films du programme partent davantage vers des univers de plus en plus barrés, mélangeant, confondants rêves et réalité sans trop savoir où commence l’un et où finit l’autre. Et si parfois ils nous ont laissés coi, les questions qu’ils posent, la matière qu’ils apportent, et ce qu’ils tentent de bâtir mérite le coup d’œil et offre quelque chose de frais et d’original.

Le plus séduisant reste Altötting, une coproduction entre l’Allemagne, l’ONF/NFB et le Portugal et une collaboration entre deux importants cinéastes européens : Andreas Hykade à la réalisation et à l’écriture, et Regina Pessoa à la direction artistique. Il s’agit, cette année, du deuxième film produit par l’ONF/NFB à aborder la religion après celui de Jean-François Lévesque mais les deux œuvres sont radicalement différentes. Visuellement puisque Lévesque utilise la marionnette alors qu’Altötting réunit deux styles graphiques, celui de Pessoa, de la gravure numérique dont le trait colle quelque peu à ce qu’Hykade pouvait faire à ses débuts, et celui de ce dernier, au fil du temps, plus minimaliste, moins crayonné. Tous deux se rejoignent sur leur amour pour les forts contrastes : du noir, du blanc, peu de gris, ou sur l’utilisation d’une couleur dominante qui sera, comme dans plusieurs des films du cinéaste, le jaune.

Différents dans leur récit aussi puisque ce film parle de la foi à travers une romance folle, un amour inconditionnel pour la vierge Marie que le cinéaste a éprouvé dès le plus jeune âge, pendant des années jusqu’à leur rupture. Les autres éléments de la religion n’apparaissent peu ou pas. Par ailleurs, ce qui concerne l’église ou les individus qui la peuplent est sombre : des silhouettes rondes, noircies dans un environnement blanc, impossibles à distinguer les unes des autres. Leurs croix sont similaires et ils sont abrutis, maintenus dans un état de servitude. Seul le protagoniste change, son moyen de transport aussi, de la poussette à la moto : il grandit. A ce moment là, Marie est devenue une lumière jaune qui éclaire leur monde, comme s’ils avaient construit ensemble un jardin secret bien au-delà du tableau sur lequel il l’avait découverte étant petit. Des années plus tard, ils habitent un paradis imaginaire ou réel – quelle différence après tout ? Contrairement aux autres personnages, son aspect gravé lui confère un tendre mouvement comme si, en elle, s’écoulait un élément, une vie, un monde auquel nul autre n’avait accès. Leur connexion est unique et seule la révélation d’un secret, d’un autre visage, viendra la briser. Ainsi surgissent d’autres couleurs, la face cachée de la beauté issue du sang, des morts, d’une grande violence. Graphiquement le rendu devient plus proche de son Love & Theft et la Vierge se fait vampire, gobant la vie, l’anima des mourants afin de survivre et de perpétuer son mouvement.

Altötting se situe dans un monde parallèle, entre rêve et réalité, fiction inventée et documentaire intime, minimalisme et amplification du trait. Mais derrière cette dualité se cache le mécanisme de leur histoire, une troisième réalité, cruelle qui sonne leur glas. Si, une fois disparue, il ne lui reste que des souvenirs, le jaune qui apparaît dans le ciel à la fin en dit bien plus que les mots ne le ferait.

Suit Bela de l’australien Nick Simpson. En moins de 5 minutes, il plonge le spectateur dans une incompréhension totale et un univers gris, terne et fascinant en ce qu’il cache un mystère insoluble. Deux individus confinés, voire barricadés chez eux font du vélo d’appartement. Ils pédalent, en regardant la pluie, sans jamais avancer (à l’image du court-métrage) dans une maison quasi vide qui ne les protège guère. On y croise des poules, des choux, des souvenirs, des horreurs. Le film intrigue car il se présente comme n’importe quelle œuvre narrative mais… mais. Les protagonistes n’évoquent pas leur isolement, la traque dont ils font l’objet, ils sont hors de l’action. Ils s’attardent sur leur jeunesse, une cave, un ouvrage de Béla Julesz, psychologue expérimental qui a étudié les champs de perception audiovisuelle. Sur un trauma. A un moment le récit s’emballe, se calme aussi vite, comme si rien n’avait d’importance ni de sens même dans l’horreur.

Dès le début le récit est perturbé. Les logiques visuelles, sonores, narratives ne sont pas respectées. Une voix off, schizophrène, se colle à la bouche d’un personnage, et laisse passer des formules de dialogues – « he said » – au moment où l’autre s’exprime, pour devenir les deux voix. Le montage est trop brutal pour être naturel. Puis vient ce dernier plan, fixe, où on comprend sans comprendre grâce au son. Le hors champ devient la figure principale d’une intrigue qui n’existe pas. Et si, finalement, c’était la maison, les étranges pièces, les faux semblants et l’ambiance générale qui formaient le cœur du film ? Le générique arrive, la demeure conserve son mystère. Impossible de savoir ce qu’on a réellement vu.

Il en va un peu de même avec le Carrousel de Jasmine Elsen, mais la réalisatrice affiche dès les premières images que l’univers qu’elle crée est « autre », surréaliste, halluciné. Il pourrait faire penser à du Henry Darger en mouvement et en plus aéré. Le film débute par deux humanoïdes noirs, dessinés, à tête d’oiseaux. Ils évoluent dans un univers peuplé de licornes et d’arbres en feutrine. L’un d’eux est par terre, évanoui. Difficile de savoir si ce qui se passe ensuite est le rêve de ce personnage ou si la séquence est un flash forward que la suite du court métrage tentera d’expliquer. Toujours est-il que même les rêves ont plus de sens que ce que la cinéaste expose, mais ce n’est guère gênant.

Quelques traits enfantins, un univers lunaire, sans repère. Juste un arrière plan blanc, légèrement jauni, pourvu de végétation mais pas trop. Le monde d’Elsen est immense et minuscule à la fois comme si aucune échelle ne faisait sens. Qu’y trouve-t-on ? Une jeune fille aux cheveux protecteurs, des escargots petits et moins petits qui n’auraient pas déplu à René Laloux, des oiseaux qui les déchiquettent, une fontaine-chaussure peuplé par un mini-voyeur aveugle, un carrousel et le nain-géant accordéoniste qui le gère, et d’autres éléments tous aussi normaux que les précédents. L’ensemble parait cohérent, suivant une logique interne qu’il ne faut pas chercher à comprendre au risque de s’éveiller, de ne pas adhérer alors que c’est tout ce que demande le tout petit chapeau à la fin. La cinéaste nous emmène dans un monde fabuleux qui évoquerait certains cinéastes estoniens, mais en bien plus tendre, en moins torturé. Et ce n’est pas désagréable pour terminer ce programme.

Demain, place à Théodore Ushev, Sophie Racine, Alberto Vazquez et quelques autres. Le programme sera chargé !


19 juin 2020