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Festival d’Annecy (online) 2020 – Jour 5 : Que de couleurs !

par Nicolas Thys

Voici donc l’édition online du festival d’Annecy 2020 terminée. Si le pari aura été relevé, avec la possibilité de voir tous les courts-métrages, une partie des longs et d’assister à de nombreux WIP depuis chez soi, il reste difficile d’affirmer que le festival eut lieu tant il fut difficile de s’y plonger sans se laisser distraire, d’en retrouver le cœur. Finalement, outre la compétition officielle, nous n’aurons guère pu nous plonger dans les autres sélections. Du moins, pas assez pour en parler. Il reste que les films de qualité étaient au rendez-vous.

Au moment de clore cet étrange soixantième anniversaire, Mickaël Marin annonce le lancement officiel d’une résidence consacrée au long métrage animé dès 2021, les projets étant déposables jusqu’au 30 aout 2020. Quant à nous, en espérant pouvoir courir dans tous les sens de 9h à 1h dans des rues bondées afin d’une séance à l’autre dès juin 2021 et de voir enfin des panoramas consacrés à l’animation africaine, nous terminerons ce compte rendu avec le dernier programme de courts métrages en compétition, littéralement haut en couleurs. Mais ce sera plus rapide que d’habitude tant les films, sauf exceptions, ont déçu.

 

 

A l’image de To: Gerard, un court signé Dreamworks sans intérêt, avec un facteur aux gestes répétitifs qui se rêve prestidigitateur et au message bien enfantin – ce n’est pas grave de rater votre vie, vous pouvez aider quelqu’un à réussir la sienne. Et le film manque jusqu’à son rapport à la magie tant l’animation synthétique permet de tout faire et déplace le rapport à la main et à la technique à des années-lumière de la prestidigitation. Pour le coup, la pièce derrière l’oreille est aussi niais que désenchantée.

 

 

Friend of a Friend de Zachary Zezima n’est guère plus intéressant avec ses personnages rondouillards mièvres aux teintes fluorescentes qui n’assument pas leur sexualité, leur violence, se kidnappent, refoulent tout dans des flash-backs incompréhensibles jusqu’à un passage avec une comète qui tombe non loin d’une forêt. Pseudo mystique, avec probablement une volonté de dénonciation quelconque qui part en vrille. Certes, et ? Ah oui, une lava lamp qui offre quelques secondes abstraites. ok, next !

 

 

Le suivant est Lursaguak d’Izibene Oñedera. Beaucoup de personnages qui se ressemblent et dont on se détache avant même de savoir à quoi ils correspondent, trop d’actes décousus. La réalisatrice perd à force de ne rien construire. On est allé voir le résumé : « Comme le disait Hélène Cixous, nous vivons à une époque où des millions de campagnols d’une espèce inconnue minent la base conceptuelle d’une culture millénaire. » Hum, oui. Elle divague vers de la symbolique gratuite – des campagnols qui deviennent des tampons puis des sushis… Pour finir par un voyage intérieur. On se croirait dans de l’animation japonaise sans en avoir les qualités. Outre Cixous dans le résumé, elle fait lire Annie Ernaux (le rapport à la photo ?) et Karen Blixen à ses personnages. La littérature c’est bien, encore faut-il que ça serve. Parfois la critique sociale est latente mais impossible de se rattacher à quoique ce soit. C’est, finalement, longuet et désordonné. Dommage car l’univers, d’une hypnotisante rugosité graphique, est fascinant.

 

 

Dans le même ordre d’idée, mais plus réussi, le (très) coréen Ghosts de Jee-Youn Park aborde la thématique du couple et de sa déliquescence. Moins de personnages que le précédent : un homme, une femme et la femme du dessus qui les observe ou pas vraiment. Elle pourrait être une version plus âgée de première femme mais pas exactement. L’état d’incertitude domine. Et, à la manière de ces œuvres que la métaphore et la métamorphose réunissent dans un univers souvent détaché des contingences du réel, d’un non-sens à travers lequel se profile une idée ou une vague histoire, la réalisatrice bâtit un monde. Clos, malaisant, simple et dans lequel il est impossible de s’y retrouver, comme un puzzle où les pièces ne sont pas leur place et qui se fissurerait de partout. On se laisse porter dans une chambre, peu à peu inondée, dans laquelle le couple vit ou meurt sa vie conjugale. Difficile de savoir ce qui se déroule dans cet enchevêtrement de trous, de poisson, de liquide, d’interrogations. On a eu du mal à entrer dedans mais pourquoi pas…

 

 

Bien construit mais très linéaire et simpliste dans sa conclusion, un film espagnol, Yo de Begoña Arostegui. Ce court métrage interroge l’habitude, le quotidien dans ce qu’il a de répétitif à travers la vie d’un homme. Celle-ci est bousculée du jour au lendemain par un détail avant que le protagoniste ne sombre peu à peu dans la folie. Comme si un mot, une pensée pouvait suffire à déconstruire tout un univers et une psychologie. La voix off, intériorité classique à la troisième personne, est intéressante car elle laisse l’animation, minimaliste, se déployer tout en participant à un jeu intriguant entre le vu, le dit et l’écrit que la cinéaste met en place. L’écrit c’est cette pancarte inutile, le déclencheur de toute l’action ainsi que les étiquettes que l’homme va coller partout. Le dit c’est cette voix redondante, descriptive qui embarque dans un esprit malade tout en nous maintenant à distance. Le vu ce sont ces images dont on se demande si c’est la voix qui les créent ou inversement, et les déformations qui arrivent progressivement. Le système mis en place ici aurait pu bénéficier un rythme plus soutenu sur la fin mais il reste pertinent dans la perte des valeurs qui cause le déséquilibre de ce monsieur tout le monde.

 

 

Heureusement deux films drôles et décalés sont venus faire leur apparition dans cette compétition décevante. L’un russe, My galactic twin Galaction de Sasha Svirsky, l’autre italo-britannique, No I don’t want to dance, signé Andrea Vinciguerra.

Le premier est bien perché avec un narrateur en voix off qui raconte ce qu’il aurait aimé faire pendant qu’à l’écran on le voit apparaître. Et l’ambiance est psychédélique. A croire que le cinéaste avait pris des substances étranges pour faire son film, et que ça l’a aidé à développer ses idées. Il commence par créer, petit à petit, des visages, des décors avec un immeuble et des personnages puis, tout un décor et un monde parallèle, jumeau, ultra coloré. C’est de ce double du monde que provient Galaction. Le cinéaste ne se prive pas de scènes absurdes et grotesques comme une rencontre dansée qui aurait eu sa place en sélection WTF. Là aussi la narration est étonnante et réussie. Comme la musique qui opère comme un contrepoint, le texte débité et l’image sont quasiment en opposition avec une voix bavarde qui donne trop de détails pendant que visuellement tout est simplifié à l’extrême et un renversement après coup. L’ensemble donne quelque chose d’absurde et d’incohérent mais qui, bien organisé, fonctionne et donne l’impression d’avoir atterri dans un autre monde et n’est pas dénué d’une réflexion sur les mécanismes narratifs, le cinéma et le rapport à soi.

 

 

Le second est muet, d’une simplicité déconcertante. No I don’t want to dance dure trois minutes à peine et c’est parfait ainsi. Il associe danse, musique et mort – donc il parle d’animation – dans un jeu d’une absurdité absolue. Une saynète, deux personnages, parfois plus : des poupées de laine qui rappelle la douceur morbide des films de Roels et De Swaef. L’un des personnages se met à bouger bizarrement, les autres suivent pensant à des pas de danse. Puis le premier décède. Tout y passe : épilepsie, étouffement, noyade, brûlure… comme un tableau général de ce que le corps peut subir intérieurement et de ce que le mouvement peut procurer comme bouleversements et incongruités. Encerclé par deux hommes dans des pissotières et un jeu de séduction qui tourne court, l’ensemble est figuré dans des lieux du quotidien qui permettent une identification (peu) rassurante : ascenseur, cuisine, piscine… Là encore le plaisir réside dans la monstruosité même de l’humain, du rapport à l’autre, que l’animateur subsume dans quelques individus et un rapport à l’actualité extrêmement ironique.

 

 

On garde le meilleur pour la fin ! Purpleboy d’Alexandre Siqueira tourne depuis bientôt un an et finit pratiquement sa tournée des grands festivals à Annecy. C’est pourtant à l’occasion du festival qu’on espérait le découvrir en salle. Dommage car lui aussi aurait mérité le grand écran. Son film est une rêverie autour de problématiques transgenres et de la transidentité. Ce qui le rend passionnant c’est qu’il est l’un des premiers à traiter la thématique ainsi. Aucun finalisme militant ou larmoyant, nul aspect documentaire, pas de volonté de tirer les choses vers un réalisme fort ou d’imposer un discours, mais une manière singulière de penser un sujet à la fois politique et social mais aussi esthétique. Ici le réalisateur utilise l’idée d’un conte, semi fantasmé, qu’il puise à la fois dans son enfance pour le rapport père/fils et dans le récit du premier transsexuel opéré au Brésil à l’époque de la dictature militaire, João W. Nery, ce qui n’est pas sans faire quelque peu écho à l’actualité.

Un enfant humain aux cheveux hirsutes pousse dans la terre au milieu de choux plantés dans un jardin en forme d’avion. Ses parents – poule et loup – se disputent pour savoir s’il sera un garçon ou une fille, le père voulant le premier, la mère le second, le tout dans une atmosphère violacée, aussi rose que bleue. Il aura un corps féminin mais il n’aura de cesse de vouloir appartenir au genre masculin. L’univers mis en place se situe dans un perpétuel entre deux. Il tangue sur une ligne imaginaire hésitante autour de deux mondes : homme ou femme, humain ou animal, linéaire ou délité, narratif ou non-narratif, local ou global. C’est ce qui fait sa force car mais aussi, par moment, une faiblesse car l’intime se mêle parfois difficilement à la grande histoire ou brouille les pistes. En effet, l’évocation des tensions politiques et du militarisme peuvent surprendre puisque rien n’indique le lieu, l’époque et qu’on se peut se demander ce que cela vient faire dans cette fable.

Néanmoins le sujet est fort et le matériau pour mettre le film en forme passionnant. Les dessins ressemblent à des dessins d’enfants dans un univers qui n’en devient que plus étrange et onirique, jamais cartoon, jamais trop vrai, avec quelques images qui pourront faire penser (involontairement ?) au Petit Prince, en particulier dans la mise en valeur de l’aviation, de l’envol et de la quête de soi comme un des moteurs du film. Autre qualité du court métrage, il est peu bavard et les quelques mots prononcés ont tous des répercussions fortes. Il se dégage de l’ensemble une réelle poésie et un intriguant sentiment de ne jamais trop savoir non plus où se situer qui font de ce film le meilleur de cette cinquième sélection.

 

 

Après avoir vu les 37 films de la compétition, et avant une édition 2021 du festival qu’on espère sur place, concluons simplement nos films phares du festival 2020 : Physique de la Tristesse de Theodore Ushev, Homeless home d’Alberto Vazquez, Rivages de Sophie Racine, Schast’e d’Andrey Zhidkov, Genius Loci d’Adrien Mérigeau, Freeze Frame Soetkin Verstegen et Le Passant de Pieter Coudizer.


6 juillet 2020