Festivals

Festival Plein(s) Écran(s) 2021

par Jason Todd

« Un festival de courts métrages diffusé entièrement en ligne » est un énoncé qui, généralement, fait office d’anomalie au sein de notre calendrier culturel, et il va sans dire que Plein(s) Écran(s) a toujours fièrement affiché sa singularité numérique.

Alors que l’organisation entame le dernier droit de sa cinquième édition, elle se retrouve, bien malgré elle, à devoir composer avec un nouvel élément qu’elle n’avait jamais eu à considérer auparavant : celui d’être comme tout le monde.

Ce choix de mots est à la limite de l’inadéquat mais le propos demeure. Les cinéphiles québécois et canadiens ont eu accès, entre septembre et décembre 2020, à une offre cinématographique en ligne d’une très (trop ?) grande variété, considérant les nombreux festivals qui ont migré vers le numérique. La formule utilisée par chacun de ces événements a évolué d’un festival à l’autre, tous tentant d’affronter les mêmes défis avec un degré de succès variable. Or, vous me pardonnerez l’analogie du temps des fêtes, mais Plein(s) Écran(s) ne pouvait pas se permettre de servir des restants. Lors de sa préparation, le sentiment de déjà-vu chez les spectateurs était un piège à éviter afin que le festival maintienne son aura, sa couleur, son je-ne-sais-quoi qui a fait de lui un incontournable à un si jeune âge.

Verdict – Version longue

De 2016 à 2020, le festival a navigué pratiquement seul dans son environnement numérique, étant ainsi dépourvu de tout point de comparaison. Cette fois, bien sûr, Plein(s) Écran(s) n’est plus tout à fait seul sur son terrain de jeu, et qui dit cinquième anniversaire, dit bilan.

Lorsque j’ai fait mention des défis auxquels les précédents festivals ont dû faire face, je faisais principalement allusion à l’aspect événementiel d’une telle organisation. L’ADN même d’un festival est généralement construit autour d’un principe fondamental, qui est celui de rassembler physiquement un public autour d’un élément commun. Un groupe de gens est enfermé dans une salle noire, entièrement coupé du monde, pour s’offrir un moment d’évasion collectif en regardant un film. Ainsi, lorsque le FNC ou les RIDM par exemple ont tenté leur chance avec des éditions en ligne (couronnées de succès, il faut dire !), il y avait néanmoins un sentiment de discordance qui se faisait sentir, car l’essence de leur identité était diluée. Au final, la différence entre la programmation en ligne de ces festivals et celle offerte sur MUBI par exemple, ou même celle sur le site du Cinéma Moderne, a été minimisée cette année. Il est difficile de construire un événement sans contacts humains, on s’entend tous là-dessus.

L’expérience de Plein(s) Écran(s) s’avère cependant différente et cela s’explique notamment par le fait que c’est une organisation qui n’opère pas selon les mêmes codes que ses compères. Ils partagent le même terrain de jeu cette année, certes, mais pas le même carré de sable. Au lieu d’être un festival à caractère événementiel, qui rassemble un public dans un cadre fixe, homogène et privé, Plein(s) Écran(s) est davantage un festival « social » (le terme fait référence aux réseaux sociaux), dans la mesure où il rejoint son audience dans un environnement public, hétérogène, où les limites y sont plus souples. En effet, qui dit événement, dit espace circonscrit. Un festival dit-classique qui tente de répliquer son ADN dans la sphère numérique a nécessairement le réflexe (ou l’obligation) de recréer un espace clos dans lequel il déploie ses activités : une plateforme unique par exemple. Inversement, Plein(s) Écran(s) œuvre déjà sur Facebook, un réseau social par définition, et se trouve donc d’emblée dans une sphère de diffusion qui est décloisonnée, tentaculaire, presque omnisciente.

La programmation offerte cette année reflète d’ailleurs très bien l’aisance avec laquelle l’équipe navigue cet environnement. On nous présente un programme tout à fait décomplexé et qui multiplie ses avenues de diffusion, quitte à dépasser le cadre qui l’a vu naitre. Le premier festival de films sur Facebook n’est donc plus qu’un simple « festival de films sur Facebook ». Il se permet même d’investir Instagram pour la première fois de sa jeune histoire. Ce qui est sans compter les multiples initiatives complémentaires offertes notamment sur le site de la Fabrique Culturelle, sur la plateforme Tënk, ainsi que les projections commentées qui puisent leurs inspirations, entre autres, dans la culture du livestream popularisée par la plateforme Twitch. Plutôt que de réunir son auditoire au sein d’un espace numérique restreint, le festival va à la rencontre de son public, ce qui injecte une grande dose de liberté dans sa démarche et ça se ressent jusque dans le choix des films.

Impression(s) est le nom de cette nouvelle programmation qui a été présentée sur Instagram et qui est décrite comme une « une palette de films expérimentaux, brefs, tantôt sensoriels, tantôt nostalgiques, tantôt comiques ». Le film qui a ouvert la section est Le mangeur d’orgues de Diane Obomsawin. Véritable crowd-pleaser, ce film d’animation n’est pas plus long qu’une minute et est présenté à la verticale. Trois signes d’une programmation intelligente, consciente de son contexte de diffusion (téléphone intelligent), de ses forces et de ses limites. J’offre ici une mention spéciale à l’artiste Guillaume Vallée qui présente are you haunted, daddy ? (about anxiety), une œuvre expérimentale visuellement très riche. Le film se base entièrement sur une captivante recherche texturale pour évoquer les sentiments d’anxiété et de désorientation causés par la pandémie. Vallée, un artiste visuel prolifique qui mérite toute votre attention, enchaine cette fois-ci une série d’images captées en Super8, puis développées à la main, qui débute et se termine sur un éclat de lumière en pulsation, réminiscence d’un cœur qui bat trop vite. À ne pas manquer !

Insomniaque(s), une autre section qui vient de naitre cette année, offre 11 courts métrages présentés sur Facebook après 23h. Le festival décrit ces films comme étant audacieux et pour un public dégourdi. Tout comme Impression(s), cette programmation diffuse peu d’œuvres narratives, préférant se concentrer sur des courts impressionnistes, forts en symboles, en textures et en contemplation. Le documentaire Zdravé a silné réalisé par Aucéane Roux est un exemple tout à fait singulier. La cinéaste nous présente ici une étude sans paroles ni protagoniste du stade Strahov, une relique monumentale de l’ère soviétique située en périphérie de Prague, et qui s’effrite graduellement sous le regard posé de sa caméra. La métaphore demeure peu subtile, mais on ne pourra pas lui reprocher son manque d’efficacité. Le défi, bien présent, de créer une œuvre intéressante et cohérente avec rien d’autre à filmer qu’un gigantesque édifice vide et quelques images d’archives a été relevé avec succès.

Enfin, ce seront les deux compétitions, nationale et française, qui offriront le plus de place aux œuvres narratives (sans toutefois délaisser l’animation, l’expérimental et le documentaire), certaines qui circulent depuis un bon moment dans le circuit festivalier et qu’on a pu enfin voir gratuitement. Displacement de Maxime Corbeil-Perron est, de loin, l’œuvre que j’attendais avec le plus d’impatience après un passage remarqué en Europe notamment. Savant mélange de « montage par image, musique électro-acoustique et synthèse vidéo analogique », le film nous plonge dans une incessante cacophonie autant visuelle qu’auditive, et qui donne un résultat monochrome tout à fait hypnotisant.

Du côté national, filmer l’attente est un processus qui comporte son lot de défis au sein d’un médium composé d’images en mouvement et le réalisateur Louis Lachance, avec Un Film de Pompier, les déjoue habilement grâce, en partie, à sa trame musicale ! Captées dans une caserne de pompiers où le quotidien est ponctué de longues périodes passives, les images se suivent et se ressemblent à l’intérieur d’une structure de montage somme toute prévisible. C’est plutôt à travers l’enrobage sonore que le cinéaste viendra nous surprendre. Des instruments de percussion s’agencent dans une trame rythmique qui évoque quasiment un univers exotique loin de la réalité des images, mais qui, au final, se colle très bien au montage malgré la dissonance.

Le clou de la compétition française, à mon sens, est Clean with me (after dark), un film de fin d’étude tout droit sorti de La Fémis et réalisé par Gabrielle Stemmer, qui a remporté en novembre la compétition courts-métrages des RIDM. Celle-ci nous offre une œuvre sans caméra et qui se qualifie de desktop documentary. Le spectateur se retrouve devant une interface d’ordinateur où la réalisatrice y conduit une enquête approfondie sur son sujet en utilisant YouTube, Instagram et Google Map comme canevas de création. Le sujet, vous dites ? Des femmes au foyer, des influenceuses possédant un large auditoire, qui se mettent en scène en train de nettoyer leur domicile. Derrière leurs visages souriants et les gigantesques maisons dans lesquelles elles vivent, se cache une profonde solitude qui est mise en lumière au sein du court-métrage. Stemmer s’inscrit ici en périphérie du courant de « post-cinéma » que j’affectionne tout particulièrement et qui « désigne […] les formes de l’image en mouvement nées avec le tournant numérique et qui s’émancipent des spécificités du médium cinématographique »[1], dont la France regorge de talents (Ismaël Joffroy Chandoutis avec Swatted et Maelbeek, le duo Vinel et Poggie avec Martin Pleure, pour ne nommer que ceux-ci).

Verdict – Version courte

 Contrairement à la majorité des festivals de cinéma qui ont peuplé notre calendrier la dernière année, l’organisation de Plein(s) Écran(s) n’a pas eu à « se réinventer » pour survivre. Bien au contraire ! La recette, raffinée depuis cinq ans, est plus mature que jamais et, de surcroit, la programmation démontre qu’elle est parfaitement consciente de son contexte de diffusion numérique, en nous offrant du contenu à son image : multiple, libre, sans limites et plus diversifiée que jamais.

Se déployant du 13 au 25 janvier, Plein(s) Écran(s) est arrivé sur nos écrans avec naturel et aisance, comme si le festival avait été taillé sur mesure pour le confinement actuel. Comme si c’était arrangé avec le gars des vues.

Image : Displacement de Maxime Corbeil-Perron

[1] https://www.fabula.org/actualites/post-cinema-pratiques-de-recherche-et-de-creation-revue-images-secondes-n-3_95477.php

 


20 janvier 2021