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FID 2021 – Blogue no. 2

par Carlos Solano

Si « le cinéma nous rend plus libres », ainsi qu’a pu l’affirmer Apichatpong Weerasethakul dans sa très belle Master class au théâtre de l’Odéon de Marseille, ce ne sont cependant pas tous les films qui répondent à cet idéal. Il y a parfois des films qui nous rendent moins libres, capables de nous enfermer dans des présupposés anciens, complaisants devant une vision établie du monde. Par ailleurs, il est peut-être important de le rappeler : qu’un film soit projeté sur un écran blanc ne suffit pas à faire de lui un objet de cinéma.

Présenté en première mondiale, en compétition internationale, Nous disons révolution d’Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz se présente, en apparence, comme un objet où ce n’est pas tant la révolution qui intéresse ses réalisateurs mais l’élan qui la rend possible : divisé en quatre parties, en quatre « courses », la caméra accompagne les rencontres, les discussions et les danses d’un groupe de migrants filmés au fil des années à Barcelone, Sao Paulo et à Brazzaville. Si le projet de départ peut paraître stimulant, le film accompli laisse deviner une maladresse profonde, si ce n’est un paresse structurelle : ni course ni élan, le film semble figé et bloqué, sachant d’avance vers où il se dirige, appuyé par des effets visuels forcés et dépossédés de toute puissance poétique. Nous disons révolution crie fort mais sonne faux, affirmant l’embourgeoisement d’une lutte regardée de travers, de haut, mal, jamais de face, avec arrogance. Pris entre l’excès et le très mauvais goût, chaque geste révèle l’impuissance du projet qui, à force de se prendre trop au sérieux, parvient à construire une laideur désarmante. Rendre laide la révolution, il faut quand même le vouloir.

À côté, juste après, en contrechamp, Antonin Peretjatko présente son nouveau film Les rendez-vous du samedi, où la question politique apparaît de façon beaucoup plus frontale et heureuse que dans ses précédents films. Pierre Bolex, le héros parisien du film, accompagne et filme pendant deux ans les manifestations des Gilets Jaunes à Paris. Les désillusions politiques se mêlent aux déceptions amoureuses. Loin de chercher à provoquer une équivalence entre les deux, un rapprochement qui aurait semblé superflu et embourgeoisé, l’idée maîtresse du film semble être celle-ci : il faut défaire les images de marque. Peretjatko pulvérise l’imagerie amoureuse typiquement parisienne (publicité touristique) et redonne un nouveau souffle aux images des Gilets Jaunes, perverties et criminalisées dès leur naissance par les médias de masse. Composé entièrement en écran partagé, tourné en 35mm mais reprenant la verticalité des téléphones portables, Les rendez-vous du samedi dresse une réflexion importante, contemporaine, sur l’imagerie révolutionnaire. Bien loin du caprice stylistique, la structure en split-screen, si elle affirme en soi qu’une image ne tient jamais seule, ne semble pas pour autant formaliste ni gratuite : les images de Peretjatko font évidemment document, mais fonctionnent aussi à titre d’objection, d’objet critique. Habité par le fantôme d’un Chris Marker qui serait soudainement devenu très drôle, Peretjatko s’éloigne de tout ce qui pouvait paraître un peu agaçant dans La loi de la jungle, une stylistique nouvelle vague hyper-caféinée. Au contraire, avec Les rendez-vous du samedi, il regarde la France et la révolution avec la stupéfaction de celui qui croit aux lendemains, atteint d’une certaine naïveté (celle de son style) qui retrouve l’effet révolu des premiers éveils politiques, l’indignation euphorique, celle qui se trouve au départ de n’importe quelle révolution.

Quoi de neuf sur la planète Larry Clark ? Pas beaucoup de choses, si ce n’est le retour d’une sensibilité que l’on croyait définitivement perdue avec The Smell of Us (2015). A Day in a Life, co-réalisé avec le musicien Jonathan Velasquez, reste attaché aux inquiétudes pionnières de Clark : la sexualité comme forme de déliaison générationnelle, l’oubli de soi dans le rapport aux stupéfiants, le corps nu comme recherche de beauté. Ici, rien d’inhabituel : ça fume, ça se drogue, ça baise. Si Clark vieillit, ses personnages semblent de plus en plus jeunes. Cet écart a son importance (c’est connu, Clark et l’éthique, ça se marie mal) dans la mesure seulement où ses films en disent davantage sur lui qu’à propos des sujets qu’il traite. Paradoxe logique : le sujet de A Day in a Life est davantage la vieillesse que la jeunesse. De sorte que par moments le nouveau film de Clark adopte vite une forme de tendresse, celle d’un corps vieillissant observant ce qui s’apparente à un paradis perdu.

Constellation de la Rouguière de Dania Reymond-Boughenou, présenté dans la Compétition Flash, propose le portrait délicat d’une cité marseillaise, Rouguière, sur la base d’un dispositif divisé en trois parties, arrivées, départs, retours. Bercé par des éclats de poésie, parfois de fantastique, le film adopte une dimension hypnotique où les rencontres, entre les corps mais aussi entre les temps, semblent naître à feu doux et surgir du dispositif inventé par le film. Échappant au misérabilisme dans lequel le projet aurait pu facilement se noyer, Reymond-Boughenou provoque sans forcer, décrit sans affirmer. La guerre d’Algérie, les années SIDA, les ravages de la drogue, l’histoire (vivante) de Rouguière est une histoire de transmission, traitée ici en histoire de fantômes et revenants, de rencontres et de séparations.


24 juillet 2021