Festivals

FIFA 2020 – Blogue no. 1

par Samy Benammar

En 1978, dans son dernier album, Brel chantait « La ville s’endormait et j’en oublie le nom », et tandis que le silence habite les rues, les films du FIFA viennent nous offrir des fenêtres où laisser vagabonder le regard.

La figure du Grand Jacques enveloppe Que l’amour, un documentaire sensible signé Laetitia Mikles qui suit le parcours d’Abdel, un comédien qui échappe à la routine de sa vie parisienne en enfilant le costume et les mots du chansonnier Belge. Si l’on entre à tâtons dans ce film dont les prémisses brouillent les pistes – s’agit-il d’un documentaire sur Brel ou sur Abdel, sur la comédie ou sur la chanson ? – au fil du dialogue entre le personnage, les images d’archive qu’il regarde sur son téléphone pour s’imprégner des inimitables gestes qui ponctuent les paroles de « Ces gens-là » et son voyage vers l’Algérie qu’il a quittée à quatre ans, les images de Laetitia Melkies parviennent à produire un magnifique hommage à Brel : le chanteur mais aussi toute les idées qu’il incarne. D’abord parce que le film est déroutant de trivialité. Contrairement aux habituels portraits documentaires qui glorifient ou tout du moins mettent en lumière des individus atypiques, Que l’Amour donne un espace à un garçon ordinaire. Certes sa passion pour Brel en fait une figure propice au développement d’un discours autour de l’activité d’artiste itinérant et les séances d’enregistrement – où sa voix se transforme pour rappeler dans ses pauses et ses intonations celle de son idole – permettent d’entrer dans un univers fascinant, mais le cœur du film reste un bar à moitié plein. Il est rempli de « ces gens-là », « les vieux », les « Mathilde », les « Jef » qui viennent habiter un seul corps, celui que chantait Brel, celui d’Abdel, une âme issue de d’une immigration modeste et se battant toujours sourire aux lèvres. Il se dévoile progressivement, nous laissant entrevoir que son activité artistique, bien qu’elle soit le fruit de quelques hasards, résonne avec sa vie personnelle.  La caméra simple et frontale semble alors lui dire « Non [Abdel] t’es pas tout seul ». Jamais larmoyant, le documentaire présente ainsi la simplicité d’une vie, celle d’un Français, d’un acteur et de son pays d’origine : l’Algérie que Brel chantait dans « La colombe » s’érigeant contre la guerre jusqu’au concert qu’il a donné en 1963 au lendemain de l’indépendance à Zeralda et dont Abdel essaye de retrouver la scène. A l’issue du film qui se conclut sur une note sublimement tragique, je danse une « valse à mille temps » entre les murs de l’appartement, me mets moi aussi à imiter ce visage capturé sur une pellicule abimée, mal numérisée et mise en ligne sur Youtube. Je pense « Quand on n’a que l’amour à offrir en prière pour les maux de la terre en simple troubadour » et me dis que c’est naïf mais un peu réconfortant.

La traversée musicale du FIFA se poursuit. Aux airs de Brel se substitue un Jazz énergique, celui de Mingus erectus. Un autre hommage à une figure musicale qui est elle aussi politique. Amaury Voslion, dont la passion pour la photographie se ressent dans chacun des plans léchés du film, met en image un album qui résulte de la mise en musique de textes écrits par Noël Balen. Le résultat est d’une énergie redoutable. Un exercice de style qui, sans surprendre, nous entraine entre les rythmes effrénés des cordes d’une contrebasse frappées à contrejour et la langueur d’un saxophone que l’on distingue à peine dans la pénombre du studio d’enregistrement. Le film ajoute à la piste sonore une profondeur visuelle dans le plus grand classicisme des ces clubs de jazz où l’on imagine Mingus et Armstrong enflammer la nuit d’une fougue sensuelle. Mingus erectus parvient à ne pas tomber dans la monotonie que l’on pourrait craindre de ce qui demeure, en quelque sorte, un vidéoclip de 75 minutes.  Au contraire, le temps s’enfuit, grâce à un montage qui se renouvelle pour chaque composition, offrant avec parcimonie des plans making off et des visuels en noir et blanc extrêmement esthétisés ; grâce aussi à des morceaux dont la diversité s’étend de la sécheresse d’une parole récitée aux envolées lyriques d’une voix féminine en conversation avec une trompette chaotique. S’y ajoute enfin de rares extraits audio de Mingus qui vient nous rappeler que cette musique est un acte de résistance, finissant de nous convaincre de nous lever pour écouter du jazz les deux prochaines heures et continuer à danser entre les murs de l’appartement.

Danser le jazz avec bien moins de grâce que Jac Carlsson et Gesine Moog dont les membres sont pris de convulsions sous la direction du chorégraphe Edouard Lock qui, avec le court métrage Aida, donne à voir une performance dont les images dépassent la simple captation. C’est d’abord les mains de Gesine Moog qui capte l’attention, elles prennent et rejettent, battent la mesure puis se tendent et se rétractent à contretemps. En écrivant cette phrase, je me rappelle à quel point il est difficile de dire la danse à travers les mots, quand il n’est question que de femme visible et de musique invisible, revenir au signifié du mot se heurte à l’émotion brutale et sincère qui façonne Aida. Et si le point de rupture du film est l’arrivée de Jac Carlsson qui fait basculer le solo intimiste vers une danse aussi sensuelle que violente, elle s’accompagne d’un montage qui vient nous faire réaliser qu’il ne s’agit pas là d’une captation mais bien d’un film. Certains spectateurs ont disparu et nous réalisons alors que la puissance du montage d’Edouard Lock participe autant à l’énergie ressentie que cette jambe qui traverse l’écran. Les mots alors ne sauraient agir que comme des paraphrases statiques là où il n’est question que de mouvement, de danse et de cette musique qui continue, dans cette édition en ligne du FIFA de résonner à travers l’écran, de s’emparer du corps le temps d’« une valse à trois temps qui s’offre encore le temps de s’offrir des détours du côté de l’amour ».


21 mars 2020