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FIFA 2021

par Gilles Marsolais

La 39e édition du Festival international du film sur l’art (FIFA) poursuit sur la lancée de la précédente, alors que celui-ci avait été parmi les premiers à se repositionner dans l’urgence, afin d’offrir l’événement en ligne, et à un tarif défiant toute concurrence. Encore cette année, le public nombreux répond à l’appel. Diversifiée, la programmation a de quoi satisfaire malgré tout les nostalgiques de la présentation en salle. Arrêtons-nous à quelques titres parmi d’autres.

Parmi les films consacrés au 7e Art, Charlie Chaplin, le génie de la liberté du Français Yves Jeuland se distingue particulièrement. Pourtant, les documentaires, d’une qualité variable, sur ce monstre sacré qu’est Charlot ne manquent pas. À commencer par les travaux du Britannique Kevin Bronlow, dont Unknown Chaplin : The Master At Work dans les années 1980, et plus récemment le long métrage de l’Américain Richard Schickel, par ailleurs critique de cinéma, Charlie : The Life and Art of Charles Chaplin, dans les années 2000. Le premier s’intéresse beaucoup à la mise en scène du cinéaste, en l’illustrant les nombreuses reprises d’une même scène par exemple, sans pour autant négliger d’autres aspects de son œuvre et de sa vie, tandis que le second se concentre sur les films qu’il aborde dans un ordre strictement chronologique. Comme l’indique le titre même de son film, Yves Jeuland s’intéresse quant à lui à la dimension humaine du personnage. À sa vie, à son métier, à son engagement politique pour la justice et la liberté. Certes, on y revoit au passage quelques extraits de films incontournables, mais ce documentaire de deux heures et demie regorge surtout d’archives inédites reliées à des souvenirs personnels, à des témoignages des membres de la famille et des proches. Ce trésor archivistique, puisé dans des voûtes du monde entier, s’impose comme le moteur même de la narration du film, comme s’il commandait la marche à suivre et la lecture qui en découle. Le commentaire off se veut d’abord objectif et détaché, en abordant les origines et l’enfance du Kid. Mais, tandis que l’image montre des hordes d’adultes pauvres et d’enfants en loques dans des rues surpeuplées de Londres, le ton devient vite de plus en plus personnel, enrichi par le témoignage de Charlie Chaplin. Il nous entraîne à sa suite, on le suit dans ses déplacements d’un continent à l’autre, dans ses emplois, dans ses amours, dans la construction progressive de son personnage (saluant au passage l’influence de Max Linder, avec son chapeau et sa canne). Il va sans dire que l’accent est mis sur l’importance qu’il lui accorde au niveau de la mise en scène, soit sur la réaction qu’il provoque. On comprendra assez vite qu’à travers lui Chaplin s’identifie aux petites gens, qu’il est du côté des exploités et non des exploiteurs… Après l’arrivée du cinéma parlant, qu’il a mis du temps à apprivoiser, Les temps modernes (1936) viendra confirmer qu’il est contre le système capitaliste, illustré par l’esclavage du travail robotisé. Dès lors, la table est mise pour aborder ensuite une série de films qui donneront prise à la controverse, en plus de jeter ce cinéaste génial et visionnaire dans la mire de J. Edgar Hoover alors à la tête du FBI et de la Commission des activités anti-américaines. Chassé des États-Unis, il ira vivre en Suisse avec un sentiment d’amertume et de solitude. Ce documentaire de Yves Jeuland fait le point en quelque sorte sur un être d’exception, mais selon le propre point de vue de celui-ci.

Dans le créneau du film sur l’art portant sur des monuments historiques, deux films pourtant dissemblables ressortent nettement du lot. Vatican, la Cité qui voulait devenir éternelle de Marc Jampolsky et Marie Thiry réussit rapidement à nous intéresser à un sujet de prime abord aride, en combinant un souci d’information rigoureuse avec une illustration dynamique, notamment grâce à la reconstitution en 3D, des vues aériennes, etc. D’entrée de jeu, on nous rappelle que le Vatican est un concentré unique au monde d’histoire, d’art, et de pouvoir politique et spirituel sur … 1/2 km2 ! L’idée du film est de remonter aux sources de la Cité, aux origines de son pouvoir, par le biais des recherches achéologiques. L’architecte en chef des lieux, Vitale Zanchettin, et d’autres spécialistes nous servent de guide, mais ils ont la bonne idée de s’éclipser rapidement pour laisser parler les images qui illustrent fort bien leurs propos éclairants. On parvient à nous convaincre que l’apôtre Pierre est bel et bien le premier Pape et que la chrétienté sortira de la clandestinité pour vivre des jours meilleurs à partir de l’an 313, sous l’empereur Constantin, alors converti au catholicisme. Du coup, voici reconstituée par ordinateur la fameuse Basilique de Constantin, de 100 m de long, et même les mosaïques qui s’y trouvaient! Bel objet virtuel, s’il en est! Bref, de fil en aiguille, par les vertus de la numérisation et de quelques fouilles dans le sous-sol, on trouvera la pièce manquante (le kiosque funéraire) et son emplacement exact à l’origine. Après un passage obligé par la grande Histoire, de Charlemagne au pape Jules II, on plonge dans la dimension muséale du Vatican en compagnie de Michel-Ange, alors que la peinture se fait architecturale, etc. On comprend alors, par-delà la théâtralisation de la foi orchestrée par l’Église, que le baldaquin géant à six colonnes torsadées marquant l’emplacement de la sépulture de Pierre dans la basilique actuelle ne relève pas de l’imagination ni de la fiction. Du beau travail.

Pour sa part, Sauver Notre-Dame de Quentin Domart, Charlène Gravel et Michèle Hollander, ne peut laisser personne indifférent, ne serait-ce que pour le sujet qu’il aborde, la sécurisation de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris suite à l’incendie qui l’a ravagée en avril 2019. Il s’agit d’une intervention prioritaire, avant même de penser à sa reconstruction qui sera longue. Étalé sur plusieurs mois, le tournage suit le travail des ouvriers, tous spécialisés dans leurs domaines respectifs. Ainsi, les cordistes, qui se définissent « travailleurs en accès difficile ». À leur contact, on les accompagne littéralement, on découvre la complexité de cette opération délicate qui n’est pas sans risques, tellement l’ensemble est menacé d’effondrement. Même les statues reliées aux pignons pourraient à tout moment basculer sous le simple effet du vent! Sans compter que tous doivent se protéger de l’intoxication sournoise au plomb, l’ennemi mortel venu surtout de la toiture. Il causera du souci et des alertes pendant presque toute la durée des travaux. À chacune des étapes, soigneusement planifiées, on découvre de nouvelles tuiles qui exigent une réponse urgente. Tel, l’effritement du calcaire qui a rendu les murs peu résistants, et plus encore les voûtes devenues instables, alors que même des pierres sont sur le point de tomber. Si cela se produisait, ce serait la fin de tout par un effet de réaction en cascade. Sans compter qu’il faut simultanément consolider les arcs-boutants par des madriers énormes, chacun fait sur mesure. Trente-deux cintres colossaux pour éviter l’écroulement tant redouté. Et ça continue ainsi… On ne peut qu’être ébahi par ce savoir-faire des ouvriers et par le travail à la caméra qui va jusqu’à pénétrer à l’intérieur des murs où personne ne va jamais pour récupérer quelque pièce en bois intacte de la charpente médiévale. Construit comme un suspense, le film se termine à peu de choses près par l’apogée de la grue géante (haute de 80 mètres) qui, assistée de deux autres monstres, se faufile dans un espace étroit pour solidifier une structure autrement inatteignable, au moyen de poutres de 750 kg chacune. Là encore, des cordistes haut perchés aident à la mise en place du dispositif. On est à la fois dans l’univers de National Geographic et ailleurs, vu la tonalité particulière de l’ensemble. La chanson finale d’Édith Piaf, Notre Dame de Paris, salue on ne peut mieux son sauvetage. Un film à voir!

Le Québec tire son épingle du jeu notamment grâce à un film qui relève d’une approche radicalement diférente, étant entièrement axé sur l’acte de création même. Il s’agit de Comme une vague de Marie-Julie Dallaire (Big Giant Wave en version anglaise). Le film sera à l’affiche le 2 avril. En voici simplement un avant-goût. Effectivement conçu comme une vague cinématographique, au moyen du montage sur le mode de l’alternance entre divers phénomènes et situations, ce documentaire remonte à l’idée même du rythme, qui est le principe de la vie même, pour ensuite enclencher sur la musique, qui en découle tout naturellement, ainsi que sur son influence sur le cerveau et sur les comportements humains qu’elle peut engendrer à l’échelle de la planète. Ce pari audacieux est réussi parce que le film évite les pièges de la posture didactique. La réalisation privilégie plutôt l’approche concrète, sur des cas précis, qui sont déjà suffisamment éloquents. Le travail à la caméra complète le tableau, en donnant souvent des images magnifiques, à couper le souffle parfois. Elles sont de Tobie Marier Robitaille et Josée Deshaies, eux-mêmes à la tête d’une équipe de collaborateurs dans les divers pays visités (la Suède, le Mexique, l’Italie, les États-Unis)… À terme, on comprend alors que l’écoute, qui est déjà un art en soi, implique elle aussi la notion fondamentale de la dimension.

 

Découvrez toute la programmation 2021 du FIFA, diffusée en ligne du 16 au 28 mars. 


23 mars 2021