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Festivals

FIFA 2024 – 3 FILMS À DÉCOUVRIR

par Gilles Marsolais

D’entrée de jeu, on nous informe que la 42e édition du FIFA est en partie axée sur la question du film sur lart à l’ère des nouvelles technologies et de leur impact sur l’évolution du concept même de lart. Du coup, même notre avenir s’y trouverait interpellé. Quoi qu’il en soit, cette mouvance implique de toutes parts un renouvellement du regard sur sa propre évolution, pour le meilleur ou pour le pire. Le FIFA ny échappe pas. Il prend acte du message en présentant deux films qui abordent ce sujet épineux.

Obvious, hackers de lart, le film de Thibaut Sève présenté en ouverture du festival, soulève un certain nombre de questions, dont celle visant à déterminer si lacte programmatique relié au numérique (soit la commande même passée à un ordinateur) relève de lart. Et, du coup, celle visant à repérer à quelle étape se situerait la ligne de démarcation dans le recours aux outils informatiques, afin de déterminer ce qui relève ou non de lart. Ceux-ci, on le sait, peuvent être dun précieux secours dans le 8e art quest la bande dessinée. Tout comme ils le sont, notamment à l’étape du montage, dans le 7e art quest le cinéma.

Or, dans ce type d’expérimentation axée sur la robotique, avec son corollaire le reproductible (pour peu qu’on mette la main sur la clé, le code informatique), on s’éloigne du concept de la pièce unique en art, ou dune réflexion articulée sur la représentation. Et, l’idée même que le codage serait un art est loin de faire consensus, même si le Centre Pompidou a cautionné l’art numérique. Cela n’a pas empêché le groupe Obvious, hackers de lart à lorigine du phénomène de réaliser en 2018 la vente de la première pièce générée par l’intelligence artificielle chez Christie’s pour une somme enviable.

Cela dit, ce trio de jeunes Français à l’origine du phénomène, tel que nous le présente le film, est fort sympathique, avec sa naïveté des débuts, mais on devine que, bien entourés, ils ont dû apprendre vite à se comporter de façon sécuritaire dans le réseau muséal, en mesurant leur parole, etc. Résultat : ils se confient finalement assez peu, sans se compromettre aucunement : tout au plus reconnaissent-ils avoir connu le syndrome de l’imposteur. Cela fait bien ressortir l’importance d’être représentés par la bonne galerie afin de cautionner le sérieux de cette expérience. D’ailleurs, on nous informe que le trio, qui a changé de galerie, est maintenant prêt à percer dans le créneau de l’art conceptuel. D’autant plus qu’un riche acheteur asiatique leur reste fidèle. Donc, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? À suivre…

Incidemment, sur plan financier, on ne peut que constater une fois de plus à quel point et à quelle vitesse la marchandisation sest aussitôt mise en branle autour du cas illustré ici. Comme cela s’était déjà produit précédemment à l’occasion d’une autre expérimentation de ce type. Clairement, l’argent, impliquant le profit fabuleux vite fait, entache ou éclipse le concept même de l’art. En effet, un autre film présenté en fin de parcours de cette même édition du FIFA complète la boucle de ce questionnement en chaîne. What the Punk, de Hervé Martin Delpierre, illustre un autre de ces coups d’éclat, qui est de nature à éveiller le spectateur à la réalité incontournable du recyclage de largent (sale ou propre) dans le milieu de lart, au moyen de la cryptomonnaie ou autrement, notamment à loccasion de l’éclosion de tels épiphénomènes. Le cas abordé ici, qui remonte à 2017, est en réalité antérieur au précédent. Au départ, il s’agissait pour deux programmateurs, d’une simple expérimentation illustrant les possibilités du numérique à introduire des modifications sur du matériel déjà existant. La curiosité et la spéculation auraient fait grimper rapidement la valeur cette collection « Cryptopunks » à deux milliards de dollars ! Mais le conte de fées s’est vite dissipé. C’est peu dire que cette collection a bousculé le marché de l’art. Bref, celui-ci est devenu un gros carré de sable pour les dirigeants et les gens avisés, où l’art, la technologie et la finance font bon ménage. Pas toujours pour les bonnes raisons.

***

Dans un autre ordre d’idées, Sisyphe de Victor Pilon, présenté en clôture du festival, nous plonge littéralement dans une autre dimension, dans un autre univers. Ce film sans parole est sa façon audacieux et Victor Pilon, qui agit à la fois comme réalisateur et acteur unique, gagne haut la main son pari. Comme son titre le laisse supposer, ce projet un peu fou s’inspire du livre d’Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe. Quelques fragments de sa pensée ponctuent les étapes essentielles du film. Aussi, à la base, il s’agit de la captation de la performance marathon offerte par Victor Pilon au Stade olympique de Montréal en septembre-octobre 2021.

La mise en place, fort simple, se contente de situer le personnage et le décor. Elle indique de quoi il en retourne : un homme, concentré, avec une pelle, devant un monticule de sable, dans une vaste enceinte où prennent place des spectateurs dans la pénombre. Vu de profil, l’homme récupère au bout de la pelle un petit objet, qui pourrait être une photo, pour la mettre avec précaution dans la pochette de sa chemise. Débute alors son travail, avec sa seule pelle, qui consiste à créer plus loin un nouveau monticule de sable à partie du premier ! C’est peu dire que cette performance fait appel à l’imagination du spectateur qui est libre d’interpréter à sa guise les moindres signes de cet univers singulier, notamment ceux qui animent le visage et le corps de l’homme à travers ses hésitations, ses essoufflements, ses rapports à la pelle, voire une possible interrogation sur «l’absurdité» de son projet… et la menace du découragement.

À point nommé, il est fait appel à la participation du public. En échange d’un regard, de la part de chaque individu invité à collaborer, brièvement et symboliquement, au projet, pour sauver l’homme, pour le sortir de la nuit. Un très beau moment l’illustre, alors qu’il cherche à se remotiver. Vu de dos, à genoux, le bras relevés vers le haut de la pelle, son corps devient une véritable sculpture, avant qu’il ne s’incline, vu de face alors, vers quelque chose qui semble le dépasser. Bref, strictement, par l’échanges de regards, plusieurs femmes viennent l’aider à faire le point, à se réconcilier finalement avec son projet.

Du coup, l’homme en arrive à faire la paix avec ses propres souvenirs, à retrouver la sérénité. Dès lors, tout le film avec sa dédicace, apparaît comme un puissant geste d’amour. Un amour qui ne peut s’expliquer par les mots. D’où l’importance de la musique du groupe montréalais Dear Criminals, qui avec plusieurs de ses chansons accompagne certains passages-clé du film.

Il faut souligner aussi l’importance capitale du montage (Benoît Fry et Victor Pilon) qui assure la fluidité et la cohérence de l’ensemble de ce projet unique. La matière filmée de 38 heures donne au final un film captivant de 64 minutes. Il faut savoir aussi que cette performance a été exigeante. Pendant 30 jours, elle a impliqué : 182 heures de performance, 600 kilomètres parcourus, 300 tonnes de sable déplacé ! Comme l’indique Albert Camus : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Le Festival se poursuit en ligne jusqu’au 31 mars. Il offre ainsi la possibilité de rattraper plusieurs films.


22 mars 2024