FIFA 2026 – LE PORTRAIT REVISITÉ
par Gilles Marsolais
Ainsi donc, le FIFA a choisi d’ouvrir sa 44e édition avec un film québécois, qui est présenté aussi dans les compétitions nationale et internationale : Mon amour, c’est pour le restant de mes jours d’André-Line Beauparlant. Il s’agit d’un risque calculé de la part du FIFA, impliquant forcément que l’originalité est au rendez-vous, ne serait-ce déjà que par son sujet, le portrait intime du cinéaste québécois Robert Morin, qui, de son côté, a tout à gagner à se faire encore mieux connaître à l’international. Qui plus est, le fait que celui-ci soit depuis longtemps le compagnon de route de la cinéaste qui fait son portrait ajoute une touche d’insolite à cette proposition. Incidemment, on est assuré qu’au regard de la muse se substituera plutôt celui de la complice en création, voire de la coautrice. Et vice versa pour le compagnon. Puisque tous deux travaillent derrière la caméra, chacun avec son métier respectif.
Dans ce milieu compétitif, peu nombreux ceux qui ont réussi à se partager l’écran, au point d’en arriver à faire œuvre commune comme ces deux oiseaux rares ! On est forcément dans l’attente de ce que ce couple veut bien nous dire en empruntant notamment le canal étroit de la confidence. Rappelons que, de son côté, Morin est cinéaste à part entière depuis le début des années 1970, alors qu’il a su imposer une œuvre audacieuse, autant au plan formel que par son contenu. Tandis que, pour sa part, tout en poursuivant son œuvre de documentariste, Beauparlant exerce depuis longtemps déjà le métier de directrice artistique au cinéma. Moins connu du public, ce métier est pourtant d’une importance capitale dans la réussite de certains films, au point même de porter la marque d’un cinéaste, aussitôt reconnaissable à l’écran par certains cinéphiles. Du coup, le film révélerait les dessous de leur collaboration au cinéma et de leur cohabitation dans la vie, jusqu’à en devenir une biographie inhabituelle, voire une double biographie.
De son propre aveu, ce film d’André-Line Beauparlant se veut même clairement une lettre d’amour à l’adresse de son compagnon. Il faut donc prendre ce film pour ce qu’il prétend être et l’accueillir en conséquence, dans la mesure où Morin n’intervient pas dans la fabrication du film qui lui est adressé, alors qu’il est présent dans chacun des plans. Il ne coréalise pas, il ne touche même pas à la caméra, sauf dans les extraits de film et les séquences de tournage le montrant en train d’exercer son métier. Bref, sa compagne est seule aux commandes. Il lui revient donc d’éviter les pièges qui la guettent, dont celui de l’hagiographie, et d’être à la hauteur de gérer la double structure documentaire et fictionnelle où elle a choisi de naviguer pour mieux comprendre la vie et l’œuvre de son compagnon. De fait, on est vite rassuré. Il s’agit d’un portrait magnifique qui réfléchit son sujet, comme celui d’un peintre, jusque dans sa structure, ses modalités d’écriture et même sa mise en images, tout en étant globalement un film qui porte la griffe d’une autrice. Bien sûr, ce compagnon idéal est dit irremplaçable, mais celle-ci nous dévoile aussi presque d’entrée de jeu et souvent par la suite que son couple en réalité est en péril. Au point où « Ne me quitte pas ! » pourrait être le sous-titre du film, le leitmotiv lancinant de cette lettre d’amour.
Qui est donc ce personnage ? Un caméléon solitaire qui s’obstine à bricoler des films dans lesquels la fiction côtoie sans façon la réalité. Il lui arrive de fréquenter avec aisance une faune bigarrée, qu’elle soit familiale ou inquiétante. Pour illustrer son angoisse de la rupture du couple, la cinéaste s’attarde longuement sur les déboires de son compagnon, qui devra s’y prendre à trois reprises pour finaliser un tournage qui cumule les pépins (bris du matériel, refus de coopérer des animaux sauvages, froid sibérien, etc.). D’autant plus que ce serait probablement le tournage de son dernier film ! Pressentiment d’un double échec ? Nourri de pensées communes au sujet de l’imminence de la mort, etc. Un film sur le ton de la confidence et de la pudeur, disions-nous.
Bien sûr, ce type d’approche n’invalide pas d’office d’autres films dont la réalisation peut être tout aussi délicate. Tel, Viktor d’Olivier Sarbil, qui s’aventure à raconter l’histoire d’un homme sourd depuis l’enfance et même à plonger dans son monde hors norme, le réalisateur misant sur sa propre expérience de surdité partielle pour y parvenir. Pendant les deux années qu’aura duré la production, Sarbil aura manœuvré pour éviter que le film en cours ne devienne un film sur lui-même (il est devenu partiellement sourd et mutilé au combat) plutôt que sur son sujet, un jeune Ukrainien totalement sourd depuis l’enfance, et aujourd’hui plongé dans l’invasion russe. C’est dire que les stratégies narratives et autres du portrait au cinéma se compliquent dès lors que le cinéaste est impliqué dans sa vie personnelle ou professionnelle avec le sujet dont il entreprend de faire le portrait et qu’il risque de phagocyter.
Sur un mode plus léger, dans Jean Cocteau de Lisa Immordino Vreeland, c’est le sujet qui prend les commandes. Sur le ton de l’humour pince-sans-rire qu’on lui connaît, celui-ci procède à la manœuvre en s’excusant : « Mes chers amis, je suis véritablement navré de venir toujours vers vous à l’état de fantôme. » La réalisatrice a eu un libre accès à l’abondante documentation le concernant, avec le résultat que Cocteau est pratiquement dans tous les plans. Agent actif, il agit comme présentateur de lui-même et de ses œuvres. Romancier, poète, homme de théâtre, cinéaste, peintre et dessinateur, il ajoute simplement une flèche à son arc pour nous raconter son histoire, en invoquant aussi le principe du dialogue, établi grâce à la Lettre à sa mère. Sans s’embourber dans les dates et les lieux de rendez-vous, ou dans ses œuvres brièvement mentionnées, on y rencontre beaucoup de gens, dont Picasso, « ce petit toréro qui vous fouille du regard », Max Jacob, etc. L’ensemble est on ne peut plus vivant. Bref, le FIFA regorge de portraits d’artiste diversifiés, qui en arrivent presque à constituer un sous-genre, ce qui pousse les réalisateurs à se renouveler, à faire preuve d’invention, voire de création, ne serait-ce que pour éviter l’obsolescence rapide de leur produit.
Dans son film Arthur Rimbaud, six mois en enfer, Flore-Anne D’Arcimoles s’emploie à rajuster le portrait du personnage tel qu’il apparaît dans la toile d’Henri Fantin-Latour, la seule qui le représente en compagnie de Paul Verlaine. Cette mise en perspective s’impose tant la mise en scène de ce tableau, voire sa fabrication, saute aux yeux. On y voit huit parnassiens en redingote, dont Verlaine et Rimbaud, qui ont tous l’air d’être ailleurs en pensée, sans se préoccuper des autres. Rimbaud n’a alors que 16 ans et sa poésie dérange déjà, ainsi que le couple qu’il formera avec Paul Verlaine. Le film est surtout axé sur sa biographie plutôt que sur son œuvre. On y voit l’enfant prodige dans les Ardennes, l’adolescent révolté qui montera vite à Paris, ses choix politiques dans le contexte de La Commune, et bien sûr l’invitation décisive de Verlaine et leurs fréquentations tumultueuses. Puis, les journalistes qui les traiteront de pédérastes et qui s’amuseront à débusquer la femme du couple, etc. Tout y est, jusqu’à l’emprisonnement de Verlaine et sa séparation d’avec sa femme Mathilde, alors que Rimbaud était hébergé chez les uns et les autres, souvent avec fracas. Bref, le film est un tableau vivant, mais la poésie y passe au second plan. Il dévoile surtout de façon crue la réalité de leur relation homosexuelle. Il se termine avec la reprise identique de la toile montrée au début, renforçant l’idée qu’elle offre le spectacle d’une mise en scène artificielle.
Enfin, parmi ces portraits, L’homme qui aimait les artistes d’Alain Fleischer joue aussi dans ces platebandes, comme pour nous inciter à y voir de plus près. On y fait connaissance, entre autres, de Jean-Hubert Martin, ex-directeur du Musée national d’art moderne (Centre Pompidou), qui a œuvré à décloisonner la perception de l’histoire de l’art, et partant à redéfinir l’art même. Ce qui n’allait pas de soi. Ça bousculait les mentalités. Du coup, on a droit à une présentation de certaines des œuvres novatrices qui ont servi à imposer cette approche, d’abord à l’intérieur même du réseau muséal… À vrai dire, cette révolution qui entendait faire place à l’art nouveau était mondiale. Rappelons au passage que, de son côté, au Québec, le conservateur en chef Pierre Théberge, avant de devenir le directeur du Musée des beaux-arts de Montréal, manifestait son intérêt pour l’art contemporain et y faisait entrer Tintin (Le musée imaginaire de Tintin, 1980), ainsi que le cinéma d’animation (1982)…
Le FIFA en salle se termine le 22 mars, mais il se poursuit dans sa formule en ligne du 20 au 29 mars en y reprenant l’essentiel de sa programmation : www.lefifa.com
19 mars 2026



