Festivals

FNC 2019 – Blogue no. 1

par Carlos Solano

Porté par une voix bressonnienne, celle de Baptise Pinteaux, le nouveau film d’Albert Serra, Liberté, s’ouvre sur une tombée de jour. Ce crépuscule n’a pourtant rien de commun : progressivement, la lumière se diffuse sur le rythme d’un fantasme, celui du Duc du Wand, chuchoté à l’oreille d’une femme. Très vite, par un jeu de frontalité, Serra nous situe dans un décor de théâtre ; la tombée du jour n’en est plus vraiment une, mais s’apparente davantage à un rideau qui se fermerait. Dans les coulisses, en dehors de l’espace scénique, c’est-à-dire dans l’ob-scène, c’est-à-dire dans Sade, le film peut enfin commencer. Difficiles à discerner, quelques figures émergent d’une forêt noire, repérables seulement par quelques craquements de branches. Figées au bord du cadre, elles adressent le regard à une scène qui se déroule hors-champ. À l’oreille, un ami au regard vif et sidéré par cette ouverture, me fait remarquer la ressemblance de ces corps avec des zombies. J’y vois plutôt des vampires, assoiffés de transmission, de sang et de vice, entamant silencieusement leur chasse nocturne. C’est dit dès le départ, ce sont des libertin.e.s, chassé.e.s de la cour de Louis XVI.

On a toujours dit que la nuit est une matière plastique exigeante, difficile à manipuler, à transformer aussi bien en laboratoire affectif qu’en invention formelle. Serra la travaille jusqu’au bout, surtout par le montage, à travers une suspension totale des conditions temporelles et spatiales, à travers aussi un brouillage complet de la morale (parfois de l’éthique, ce qui est bien plus problématique par moments). Dans Liberté, la seule logique qui permet d’enchainer un plan avec un autre n’est plus du tout celle de la causalité de regards, ni même, à une échelle plus large, celle d’une possible dramaturgie (par ailleurs, joyeusement liquidée) mais celle du pur désir. Le vice circule sans interruption, inarrêtable et de corps en corps, fluide et figuré comme on l’a rarement vu à l’écran. Là, à cet endroit là, dans l’exhibition insatiable et réitérée des pulsions sexuelles, se jouent peut-être la force mais aussi les limites du film. Reconnaissons à Serra ce qu’on ne lui reconnaîtra jamais assez : qu’il est un grand inventeur de formes, qu’il filme les corps de façon pleinement horizontale, où le laid et le beau cessent d’être des simples catégories de goût mais constituent une question politique cruciale, qu’il n’est plus capable de distinguer le sublime du strictement terrestre. Qu’il relance, ici, un débat inépuisable sur le spectacle de l’abjection, transformé peut-être en question ouverte, pressante et tournée vers l’avenir : la révolution sexuelle a-t-elle été cruelle, engage-t-elle nécessairement des formes de pouvoir et de violence ? Une chose essentielle s’est perdue dans Liberté, et c’est sans doute ce qui fait basculer le film du côté d’un lourd échec : ce sont les leçons que son œuvre précédente avait tiré de la profondeur et de la rage de Pasolini, cette façon qu’avaient des films comme Histoire de ma mort ou La mort de Louis XIV d’échapper à la vanité bourgeoise. C’est la manière qu’il avait de repenser les grands mythes historiques dans une perspective ouvrière. Ici, la dissidence sexuelle n’est plus un enjeu d’émancipation mais un objet de voyeurisme. Oui, Liberté présente un traitement singulier de l’avidité du regard rivé vers le hors-champ, vers ce qui opère dans l’immontrable, les plus beaux plans étant justement ceux qui montrent des personnages accroupis, scrutant les multiples débauches. Cela ne suffit pas à le situer dans le panthéon des films qui importent véritablement aujourd’hui, ceux qui questionnent dans l’urgence l’état d’un monde qui est bord du déchirement. Serra signe un film radical et très difficile, avec ce que cela suppose de louable et de pire, mais on peut déplorer une absence d’ancrage avec l’actualité. Au fond, secrètement, on attendait davantage de ces corps livrés au désir qui, comme le promettait la voix hypnotisante de Pinteaux dans l’ouverture du film, ambitionnaient la révolution en échappant à leur passé.

C’est très précisément sur cette base, sur cette idée, que travaille le quatrième film de Daisuke Miyazaki, Videophobia, présenté dans la section Temps ø. Suite à une relation sexuelle avec un inconnu, une jeune fille, Yu, découvre qu’elle a été filmée et que la vidéo circule dans le web. Contrairement à Liberté, le film de Miyazaki décrit un monde, le notre, où le corps et le sexe sont exposés à ciel (ou à cloud ?) ouvert. Victime d’un viol par l’image, exposée et exhibée contre sa volonté, le personnage de Videophobia sert d’appui à une réflexion beaucoup plus vaste sur le système de surveillance qui règne actuellement en régime militaro-industriel. Miyazaki nous parle d’un monde dans lequel les femmes sont les premières victimes de ce système, déprotégées par la loi, et où il semble plus facile de changer d’identité que de supprimer une vidéo sur le web. Comment se défaire aujourd’hui de son image et donc, pour une part, de son identité ? Par extension, comment effacer son passé ? Le film répond à cette question à partir d’une structure narrative très visible, divisée en trois grands blocs où l’on devine facilement les ficelles du scénario mais où se dévoilent parfois des idées très fortes de mise en scène. Par moments Videophobia convoque Franju et évoque Ferrara, à la fois dans son traitement de l’identité, pensée comme ce qui peut littéralement se remodeler à volonté mais non pas s’effacer pleinement, mais aussi dans son rapport au rape and revange, genre que L’ange de la vengeance avait porté à son sommet. Sauf qu’ici la vengeance n’est plus possible : seule règne l’idée d’un passé qui nous rattrape avec violence, par fulgurances et sans possibilité de réparation.

Sur un mode d’écriture qui tient tout autant à Eric Rohmer qu’à José Luis Guerin, Jonas Trueba présente en compétition officielle internationale son dernier long-métrage, La Virgen de agosto. Eva, l’héroïne du film, décide de rester seule à Madrid pendant le mois d’Août, période où les rues sont peuplées de touristes, animées en permanence par des fêtes populaires et où le quotidien baigne dans une chaleur irrespirable. Cadencé par des rencontres improbables, résolument rohmeriennes, le mois d’Août d’Eva semble motivé par l’envie de réparer des blessures très récentes liées à une rupture amoureuse. Trueba organise un récit qui se complète graduellement, au fil des jours et des rencontres, porté par une héroïne dont on sait très peu mais dont le passé se dévoile parfois par un simple jeu de regards.

La première journée signe en partie le programme philosophique du film : Eva s’empare des Carnets d’Emerson comme lecture d’été, tombe sur une image de Thoreau qui lui sert de marque-page et loue l’appartement à un quarantenaire qui combat le deuil de sa mère en écrivant un article sur Stanley Cavell. Une philosophie du bonheur amenée avec une légèreté étonnante, laissant deviner la figure d’un cinéaste en pleine maîtrise de ses outils mais n’osant jamais les mettre véritablement en danger. La Virgen de agosto prouve que Trueba sait très bien, parfois trop, ce qu’il veut filmer, trahissant la volonté d’improvisation que le film prétend par moments se donner. Eva, comme le personnage de Yu dans Videophobia, tente aussi d’échapper à un passé qui ne cesse de la rattraper. Ici, la ville n’est plus cet espace hostile où l’identité à force d’être surexposée serait sans cesse menacée de disparition, mais devient ce lieu où se ramassent les souffrances du passé. De sorte que les errances d’Eva doivent beaucoup à celles de Katherine Joyce, le personnage qu’Ingrid Bergman incarnait dans Voyage en Italie de Rossellini : la visite au musée d’archéologie, à Madrid, place La Virgen de agosto sous le signe du deuil impossible. Dès lors, il ne reste plus qu’à attendre que le miracle advienne.

SÉANCES DE RATTRAPAGE :

Liberté : 18 octobre à 21h05 au Cineplex Quartier Latin

Videophobia : 12 octobre à 15h15 à la Cinémathèque Québécoise

La Virgen de agosto : 12 octobre à 15h15 + 19 octobre à 18h20 au Cineplex Quartier Latin


12 octobre 2019
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