Festivals

FNC 2019 – Blogue no. 4

par Carlos Solano

En Juillet 2018, les Cahiers du Cinéma publiaient l’éblouissant « Flamme », un manifeste signé par cinq jeunes cinéastes français, Yann Gonzalez, Bertrand Mandico, Jonathan Vinel et Caroline Poggi, réuni.e.s par l’impératif poétique d’inventer « un cinéma enflammé, un cinéma pour les rêveurs transpirants, les monstres qui pleurent et les enfants qui brûlent ». Alors que Vinel et Poggi viennent seulement de sortir en France leur premier long-métrage réalisé ensemble, Jessica Forever (présenté dans la dernière édition du Festival Fantasia), le FNC propose cette année un retour sur leurs court métrages précédents. Ensemble ou en solo, le cinéma de Vinel et Poggi semble traversé par des thématiques récurrentes, liées de façon frontale à l’imagerie de la violence. Personnages armés jusqu’aux dents, fragiles devant l’émergence de l’amour, biberonnés à l’iconographie des jeux-vidéos, souvent incapables de raisonner, le cinéma de Vinel et Poggi aborde des thématiques fortes, parfois impures. Lucas, le personnage principal de Notre Héritage (2016) est le fils imaginé du pornographe Pierre Woodman. Alors qu’il commence seulement à développer une histoire d’amour avec une jeune fille, Lucas commente en voix-off, seul dans son salon, ses impressions et ses déceptions devant les images réalisées par son père. L’imagerie pornographique est convoquée frontalement : des archives de Woodman se succèdent et s’accumulent, fortement contrepointées et cadencées par des questions que Lucas leur adresse sur un ton excessivement puéril « est-ce que tu as aimé ces femmes ? » « On dirait qu’elle vient de faire une bataille de neige, ses joues sont toutes rouges ». Notre héritage résume pleinement les symptômes d’un cinéma qu’un certain état de la critique s’obstine à définir comme étant radical, poétique, encourageant. De façon constante, laissant peu de place à la variation, le cinéma de Vinel et Poggi fonctionne davantage par formules percutantes que par idées. Dans Notre Héritage, les archives de Woodman subissent un traitement qui s’avère hautement problématique, et ce au moins à deux titres : d’une part, il participe à alimenter l’idée que les actrices pornographiques seraient victimes d’un système de domination dont elles ne seraient pas conscientes ; d’autre part, et par déduction, l’archive se retrouve intégrée dans la logique d’un film qui ne fabrique aucune forme de discours mais qui se regarde construire du hype, c’est-à-dire de l’émotion écrasante et aveuglante. Convoquer un tel corpus d’images, valider la violence qu’il renvoie, refuser de l’inscrire dans une pensée politique, celle des enjeux de classes, celle que William E. Jones avait porté à un très haut point à partir d’un patrimoine archivistique très similaire dans l’admirable The Fall of Communism As Seen by Gay Pornography (1998), insérer les archives de Woodman dans les coulisses d’une histoire d’amour banal ; de tels gestes, de telles lacunes, ne font que démontrer que Vinel et Poggi signent un cinéma de façade, facile et résolument paresseux, c’est-à-dire incapable de produire le moindre éclat de cinéma, c’est-à-dire la moindre forme de pensée.

Chiens, réalisé en solo par Caroline Poggi, peut-être par sa dimension étrangement elliptique, peut-être par l’énigme que sa prémisse scénaristique laisse entendre, est le seul à promettre un début de discours : tourné dans les forêts de Corse, un homme s’avère incapable de reconnaître ses chiens. Confronté à un spectacle de hula-hoop diffusé sur son écran de télévision, il décide de tuer son chien. Là se joue peut-être une idée forte, celle d’une iconographie anodine et banale capable de produire à long terme une forme de violence. Pour le reste, Martin Pleure (réalisé par Jonathan Vinel) re-sémantise l’univers d’un jeu vidéo GTA pour décrire la solitude d’un personnage découvrant que tous ses ami.e.s ont subitement disparu. Mais encore une fois, le film fonctionne par réitération d’effets percutants, laissant peu de place à la réflexion.

Aux antipodes d’un cinéma qui reste sourd aux enjeux politiques de notre temps, Indianara, présenté dans la section Panorama International, nous fait entrer dans le quotidien de la Casa Nem, maison d’accueil, refuge des prostituées, des personnes trans, gay, lesbiennes à Rio de Janeiro. Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa signent un film très sensible dont on aurait espéré un peu plus de rage et de colère, aussi bien dans sa forme que dans son contenu. Mais l’enjeu principal du film opère ailleurs, dans la tendresse du portrait d’une femme, Indianara Siqueira, doyenne de la Casa Nem, activiste lumineuse, combattante jusqu’à la moelle, source d’espoir, inspiration. Rien dans le film ne la rattache à la figure d’une héroïne : Indianara ne mène pas son combat seule, elle s’inscrit dans un cri collectif où les membres de la Casa Nem revendiquent inlassablement la reconnaissance des droits des prostituées, dénoncent sans trêve l’hypocrisie de la gauche dite socialiste ou accusent la stigmatisation des personnes atteintes de VIH. Chevalier-Beaumel et Barbosa ont suivi les combats, mais aussi les défaites, les deuils et les frustrations d’Indianara pendant deux ans. Le montage du film organise une logique qui échappe au misérabilisme et se place du côté d’un combat que métabolise chaque défaite en nouveau souffle. Le 28 Octobre 2018, Jair Bolsonaro est élu président du Brésil. La Casa Nem est désoccupée de force. Renvoyées dans la rue, exposées à la violence d’un système ouvertement homophobe, les habitant.e.s de la Casa Nem cherchent un nouveau refuge à occuper. Le film s’achève sur l’ouverture d’un nouveau combat. Indianara récuse le défaitisme : il éveille, il appelle à la résistance.

Bait, de Mark Jenkin, est un film qui tombe. C’est-à-dire, un film qui pèse, porté par le poids de la gravité. Bait ne se déroule pas horizontalement, il ne défile pas. Il chute, il s’abat verticalement vers le bas. Les plans s’écroulent, les corps s’effondrent. Chaque plan possède un poids particulier, c’est-à-dire une force singulière qui le tire intensément vers le sol. Pourtant, il ne possède aucune lourdeur. Au contraire, il semble allègrement hanté par l’esprit décomplexé et parfois injustement oublié du Free cinema ; Eisenstein apparaît aussi par moments, par fulgurances, par un jeu de cadrages où règne un sentiment d’étouffement.

Inscrit dans le contexte d’un village pêcheur envahi par le tourisme londonien, Bait développe une fable sociale portée par une déflagration de gestes formels où les plans se succèdent par rimes visuelles et sonores, parfois par une simple correspondance d’affects. Étonnant, déboussolant par moments, Mark Jenkin construit le sentiment d’une proposition singulière. Bait est un film exigeant, tourné dans un 16mm volontairement abimé, par moments brutalement abstrait, plastiquement stupéfiant. Objet rare dans lequel flotte sans cesse l’impression de familiarité et d’étrangeté, Bait ne semble gouverné par aucun présupposé visuel ou narratif et désobéit à l’impératif de perfection qui pèse sur un certain cinéma contemporain. Film imparfait, donc, dans lequel des séquences entières restent énigmatiques, Mark Jenkin invente une œuvre stimulante, jeune et très libre.

SÉANCES DE RATTRAPAGE

Indianara : Mercredi 16 Octobre à 19h50 au Cineplex Odeon Quartier + Dimanche 20 Octobre à 15h50 au Cineplex Odeon Quartier

Bait : Mardi 15 Octobre à 17h15 à la Cinémathèque Québécoise.


15 octobre 2019
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