Festivals

FNC 2019 – Blogue no. 6

par Samy Benammar

La salle se remplit doucement de spectateurs agités tantôt en retard, tantôt en avance, et tandis que sur l’écran défilent les bande annonces de la programmation, un bruissement se fait entendre entre les fauteuils grinçants. Conversations enflammées où se mêlent commentaires sur les films et accolades d’amis qui ne se croisent que dans les salles noires. Le cinéma vibre au rythme de ce chahut où les voix se confondent en un seul cri d’impatience. Et puis, comme à chaque séance, arrive ce moment, peut-être le plus précieux du cinéma : les lumières s’éteignent, l’ombre s’y substitue. Et c’est dans cet espace que les premiers mots du cinéma prennent forme ; les bouches et les corps se synchronisent pour partager une même parole : le silence.

Ombre et silence, deux formes qui hantent certains films, ceux qui parviennent à en faire un discours, celui du non-dit. Dans Talking About Trees, trois cinéastes Soudanais tentent de recréer cette salle au sein d’un territoire où l’ombre et le silence sont devenus tabous interdits par le gouvernement au nom de leur interprétation de l’Islam. Et il est vrai, sans doute, que ces deux substances chancelantes, indéfinies sont peut-être les signes discrets d’un art de la résistance. Cette dernière si elle s’exprime dans les parcours des trois cinéastes ayant étudié à travers le monde pour revenir dans leur pays d’origine et être témoin de la déchéance du cinéma soudanais, est surtout présente dans leurs regards, leurs gestes et leurs éclats de rire teintés de tristesse. La situation est désespérée et le film présente une lutte de chaque instant où l’obtention du moindre petit permis de projection devient un parcours semé d’insurmontables embuches. Le documentaire suit une tentative de restauration d’un cinéma par ses protagonistes et s’il parvient à dresser un tableau juste et précis des enjeux du pays, c’est bien entre ces péripéties, sommes toute classiques et attendues, que l’on trouve sa véritable puissance. Car Talking About Trees n’est pas un film sur une situation spécifique, mais bien sur le cinéma dans son acception la plus large. Ses personnages sont les reliques chancelantes dont les rides sur les visages et les mains calleuses portent la marque du pire destin que l’on puisse souhaiter au cinéma et c’est en ayant été témoin de cette situation dégénérée qu’ils sont devenus des artefacts de chair et d’os, exprimant par chacun de leurs mouvements, de leurs regards, un amour naïf, presque originel, pour le cinéma. Sans artifices, n’ajoutant pas de musique, ne dramatisant aucune scène, le réalisateur Suhaib Gasmelbari réécrit dans une forme épurée, l’histoire du Soudan. Dans l’ombre d’une projection itinérante, deux hommes tiennent à bout de bras un écran agité par le vent, ils retiennent la surface sur laquelle se réfléchit un Charlie Chaplin qui partage dans Les Temps Modernes, le même sourire de résistance, incapable de se laisser abattre par ces contremaîtres dont les chaines d’assemblage, aussi austères soient elles, restent pour ces esprits volatiles, un terrain de jeu où l’on crée, dans l’ombre, des images en silence.

Quelques heures après Talking About Trees, l’histoire se répète, installé au Cineplex Quartier Latin, on attend que le film commence. Cette fois, c’est un long métrage marocain, le premier de Maryam Touzani intitulé Adam qui sera le centre de l’attention. Dans cette fiction, l’histoire est classique et donnerait presque le sentiment d’avoir déjà été vue. Samia, une jeune femme enceinte et visiblement seule, est accueillie par Abla mère célibataire qui gère son commerce et sa fille sans l’aide de personne. Abla ne s’exprime que très peu, c’est par pitié un peu et par identification, on le devine, qu’elle accepte Samia pour quelques heures, quelques jours puis quelques semaines. Entre les deux femmes se développe une relation d’amour haine qui ne surprend que très peu et suit une trajectoire narrative assez classique. Cependant, c’est au-delà des mots que s’écrit véritablement le film puisqu’après une introduction quelque peu laborieuse et alors que l’on s’attend à ce que les personnages finissent par enfin délier leurs langues et exprimer les traumatismes qui ont fait d’elle ces figures féminines fragiles et fortes, il n’en sera rien. Dans Adam, les mots sont devenus vides, incapables de communiquer la réalité de femmes dont les émotions sont celles de corps meurtris, pétrissant la pâte, tentant d’exister au sein d’une société qui les juge. Alors c’est dans le silence que le film finit par révéler toute sa puissance, dans des scènes sans paroles où le contact de la chair traverse l’écran. Abla se débat tandis que Samia lui serre les poignets pour la forcer à danser comme elle le faisait avant la mort de son mari. En plans rapprochés, frôlant l’épiderme, la caméra pénètre l’intimité des personnages qui en quelques étreintes, froissements charnels, parviennent enfin à se raconter. Certaines scènes d’Adam éclipsent le reste du film, moments sublimes où la simplicité de la trame narrative devient l’occasion de dire la complexité d’un monde sans autre discours que celui du corps.

Le festival se poursuit, les frissons des séances s’accumulent en un conglomérat friable d’émotions intangibles. Il est temps de visionner le dernier film de Pedro Costa, Vitalina Varela. Une scène nous revient en mémoire : dans son film Cavalo Dinheiro, Vitalina raconte succinctement son histoire, celle-là même qui donnera naissance à cette nouvelle œuvre. Sur l’écran, c’est l’ombre qui domine et seuls quelques rayons de lumière dessinent les visages et les ruines de ces bidonvilles de Lisbonne. Le cadre n’existe pas dans Vitalina Varela, envahi par l’obscurité. Les bords en sont estompés si bien que l’on se plonge dans un monde décloisonné où chaque recoin obscur est l’amorce d’une autre histoire. Les destins sont croisés, se rencontrent dans une ruelle sinueuse à la frontière du rêve et de la réalité ; flottante, la scène est presque irréelle, comme une photographie abstraite où la parole est aussi lointaine que proche. La voix de Vitalina nous habite, elle est là, palpable à quelques mètres de nous car l’écran fait corps avec la salle. Peu de mouvements viennent perturber les mises en scène de Pedro Costa qui, par des éclairages et des angles à l’extrême artificialité, parviennent à nous situer dans une troublante authenticité, aux antipodes du naturalisme documentaire. Alors que le personnage du prêtre incarné par son acteur fétiche Ventura tourne à droite, la caméra suit son mouvement mais notre regard est absorbé par le coin supérieur gauche : un escalier nous offre une porte de sortie, un interstice qui, comme l’intervention de Vitalina dans Cavalo Dinheiro, nous laisse deviner qu’au-delà des images de ce film, d’autres scènes ont lieu, quelque part, d’autres destins qui se meuvent dans l’obscurité. Il est difficile de décrire le sentiment qui nous anime à l’issu de ce film de Pedro Costa dont la démarche brouille les frontières du documentaire et de la fiction, de l’écran et du réel pour offrir une forme de vérité transcendante. Dans la rue, nous éloignant du festival, le pas est lourd, pesant, à la fois écrasé et transporté par les ombres et les silences de Vitalina. Comme dans un fantasme de cinéma des premiers temps, quelque chose a transpercé l’écran, s’est subtilement immiscé en nous, un écho, un silence, une ombre, un souvenir maintenant inoubliable de cette 48ème édition du Festival du nouveau cinéma : le mercredi 16 octobre 2019, nous avons vu Vitalina Varela de Pedro Costa.

Séances de rattrapage

Talking About Trees : dimanche 20 octobre 2019 à 21h00 à la Cinémathèque Québécoise, salle Fernand Seguin.

Vitalina Varela : samedi 19 octobre 2019 à 20h30 à la Cinémathèque Québécoise, salle principale.


18 octobre 2019
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