Festivals

FNC 2019 – Blogue no. 7

par Céline Gobert

Trois héroïnes ont particulièrement marqué mon FNC cette année : Lillian, Georgina et Mickey. La première, Lillian, a tout de la Bonnaire vagabonde chez Varda, autant dire que c’est une taiseuse, un brin rebelle, sauvage. Protagoniste-titre du film de l’Autrichien Andreas Horvath, connu pour ses photographies et ses documentaires (et ça se voit), la jeune immigrante dont le visa a expiré décide de rentrer à pied des États-Unis jusqu’à sa Russie natale. Il s’agit en fait de l’histoire vraie de Lillian Alling qui, dans les années 1920, a marché durant quatre années en espérant franchir le détroit de Béring qui sépare la Sibérie orientale de l’Alaska. Lancé à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et programmé dans la section Panorama International, le captivant Lillian s’intéresse en réalité à une femme qui n’est plus là, exclue de la société, moins une marginale qu’une fantôme, socialement invisible. Le plus intéressant est sans conteste la façon qu’a Horvath de vicier la dynamique du road movie, genre qui permet habituellement une rencontre entre soi et les autres; ici, dans un total dépouillement du récit, il n’y a pas de dialogues, pas d’interaction entre Lillian et le monde qui l’entoure, et si l’on entend des paroles ce sont juste des bulletins météos, des émissions de radio, des mots en périphérie de la jeune femme. Le personnage, brillamment interprété par Patrycja Planik, se construit constamment dans son rapport silencieux à l’espace, que ce soit dans cette distance qu’elle maintient avec une société qui l’a rejetée que dans son obligation à confronter les transformations et les menaces du paysage dont la majestuosité est paradoxalement suffocante. L’enjeu de ce qui semble être un retour autant qu’une fuite est non seulement la liberté, mais aussi la volonté de regagner du pouvoir sur son existence. Car Lillian n’existe ici qu’au présent de la pure survie : les paysages la maintiennent dans cet état de terreur géographique et d’emprisonnement. Ce rapport à l’espace n’est pas sans rappeler le cinéma de Kelly Reichardt. « On peut secrètement raconter une histoire politique juste à l’échelle d’une seule personne, en suivant une vie minute après minute », a déclaré cette dernière en entrevue avec IndieWire. Lillian contient en son sein cette « histoire politique » dont parle Reichardt, non seulement pour ce que le cadre dit en filigrane de l’Amérique et de ses ruraux, entre panneaux anti-avortement, vide-greniers et courses d’autos, mais également en raison d’une réalité brutale : c’est la misère qui a causé la perte de Lillian, et semble l’avoir effacée du monde. Il est clair qu’à travers sa disparition progressive, c’est aussi de toute l’invisibilité des clandestins dont il est question.

Autre pauvre dont le sort semble indifférer le monde, et autre « histoire politique » à l’échelle d’une femme : la Georgina de Canción sin nombre, villageoise quechua qui se fait voler sa petite fille après avoir accouché dans une mystérieuse clinique clandestine. Lancé à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et programmé ici dans la section Compétition Internationale, ce premier film péruvien sensible, à l’esthétique minimaliste et aux accents souvent poétiques, est également tiré de faits réels, dénoncés par le propre père journaliste de la réalisatrice Melina Leon dans les années 1980. Comme Lillian, Georgina n’a ni argent ni voix, et pour révéler cette histoire scandaleuse de bébés volés et vendus à l’étranger, il lui faudra compter sur le journaliste Pedro Campos. « Les bébés vendus connaîtront sans doute un meilleur avenir qu’ici…», lui dit-on après qu’il ait révélé l’affaire; phrase terrifiante qui met sur la table une hiérarchie insoutenable : les pauvres et leurs enfants sont à la merci des riches, leurs vies sans cesse niées, oui considérées comme inférieures. La vision de ce couple de parents traumatisés, plongés en plein cauchemar éveillé et se tenant la main, impuissants, est ainsi tout simplement poignante. On le voit ici aussi : la jeune femme de 20 ans est à l’instar de Lillian indissociable du contexte politique dans lequel elle s’inscrit; contexte économique et politique brûlant d’inflation et de violences qui nous est présenté d’emblée par la succession de titres de journaux ouvrant le film. La cinéaste Leon traduit l’impossibilité de Georgina d’échapper à ce qui la contraint à son rôle de victime (la misère, un Pérou corrompu) par de sublimes cadrages en format 4:3 suffocant et au noir et blanc austère. La tristesse de la séquence finale réaffirme l’atmosphère élégiaque de la quête maternelle : Canción sin nombre est avant tout l’histoire d’un deuil à faire, le deuil d’une mère qui ne reverra jamais sa fille.

Enfin, terminons avec une autre « prisonnière » du cadre : la jeune américaine de Mickey and the Bear, sous l’emprise d’une relation toxique avec son père, vétéran de la guerre en Irak, antipathique et souffrant de stress post-traumatique. Ce premier film d’Annabelle Attanasio, remarqué en mars dernier à South by Southwest et programmé dans la section Compétition Internationale, contient également une forte dimension politique puisqu’il dépeint un homme ravagé par les conséquences de la guerre, désormais alcoolique, insupportable, et dépendant aux anxiolytiques. Néanmoins, l’essentiel du propos se concentre ailleurs : sur le cercle infernal de la relation toxique et de la co-dépendance, et de l’extrême difficulté qu’il peut y avoir à s’en extraire. La cinéaste, qui ne perd pas de temps à psychologiser la dynamique du duo, choisit un traitement intime et honnête, sans mélodramatisme. Ici aussi, les montagnes environnantes étouffent. Sublimes, elles forment sans le vouloir une prison. Ce cadre, c’est un Montana machiste duquel la fauchée Mickey (Camila Morrone) rêve de partir, sans parvenir à s’avouer que ce qu’elle veut surtout c’est fuir son père. L’enjeu du récit, ici aussi, est moins de trouver une issue de secours que de reprendre le contrôle de sa vie. Attanasio trouve la bonne distance pour parler de la relation malsaine qui unit l’ex-Marine et la fille, et, plus largement, de la domination masculine qui s’exerce sans cesse sur la jeune femme (son petit-ami n’est pas un modèle de finesse non plus). Et si l’on a affaire à un coming-of-age plutôt classique dans sa forme, et joliment sobre, la réalisatrice ne manque pas d’aborder frontalement certaines réalités de l’Amérique rurale : les mentalités étriqués, l’absence de féminisme, la masculinité toxique, et de critiquer en filigrane le patriotisme vicié d’un pays qui a abandonné ses combattants. Le film ne révolutionne rien au genre du teen movie, mais offre un beau portrait d’adolescente, une « autre histoire politique » à l’échelle humaine, un autre combat de femme sans le sou en route vers l’empowerment.

SÉANCES DE RATTRAPAGE :

Lillian : samedi 19 octobre à 17h au Cinéma du Parc.

Mickey and the Bear : samedi 19 octobre à 19h15 au Cinéplex Quartier Latin.


19 octobre 2019
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