Festivals

FNC 2020 – Blogue n°8

par Jérôme Michaud

Tout près de la ligne d’arrivée, après avoir vu presque tous les longs métrages de la 49e édition du FNC, on se laisse porter par les flots, on est en pleine dérive, trop de films obligent. Cette dérive, c’est la nôtre, mais aussi celle des œuvres qui exposent celle du monde. Des personnages en détresse et en quête de sens, il y en avait d’un bout à l’autre du festival, notamment du côté de la jeunesse.

Une des œuvres les plus abouties en ce sens se trouvait en compétition internationale. Avec Topside, le duo Logan George et Celine Held, dont on attendait impatiemment le premier long métrage à la suite de quelques courts remarqués – particulièrement Mouse (2017) et Caroline (2018) – débarque avec un déchirant drame familial étant l’extension logique de leurs précédents films. Nikki, mère en difficulté, tente tant bien que mal de prendre soin de Little, sa fille de 5 ans, qu’elle élève de son mieux dans des réseaux souterrains localisés sous le métro de New York. Bien que le film commence lentement, l’univers prend tout son sens lorsque Nikki et sa fille sont contraintes de fuir leur résidence de fortune, et ce afin d’éviter que les autorités ne s’emparent de Little. Il s’ensuit alors une dérive erratique et crispante rappelant l’univers des frères Safdie (particulièrement Heaven Knows What et Good Time). Le duo George et Held brille à la réalisation, faisant sentir avec puissance le trauma visuel et sonore vécu par Little, elle qui n’était jusqu’alors jamais sortie des bas-fonds de la ville. Une caméra à la fois nerveuse et attentive permet de capter avec sensibilité l’émotion de l’enfant et de la mère. Évitant habilement le voyeurisme malsain que cette proximité aurait pu convoquer, le film développe une empathie profonde pour deux êtres malheureusement voués à un destin tragique dans une mégapole sans pardon comme New York.

On attendait avec impatience la version restaurée de Out of the Blue de Dennis Hopper et on ne fut pas déçu! Son titre est tiré de la mélancolique pièce My My, Hey Hey (Out of the Blue) de Neil Young qui sert d’ailleurs d’inspiration et de chanson thème au film. Celle-ci revient en boucle, comme un leitmotiv dramatique dont l’ambiance circonscrit l’univers de Cebe, une jeune adolescente en recherche de repères. Alors que dans Topside Little, trop jeune, se voyait prisonnière des décisions incongrues de sa mère, Cebe est pour sa part en âge de s’affirmer et de contester l’autorité de ses deux parents tristement paumés, personnages d’ailleurs passablement stéréotypés (père absent en raison d’un alcoolisme qui l’a mené en prison et mère frivole qui consomme pour oublier). À cette facilité de composition s’oppose une Cebe complexe qui est magnifiquement incarnée par Linda Manz qui crève l’écran à l’aide de sa fougue virulente. Out of the Blue, un peu comme dans la pièce de Young, c’est le passage du rassurant rock and roll d’Elvis au punk, à son aspect plus sombre (no future!) et gueulard. Hopper présente précisément ce moment où Cebe, grande admiratrice du King depuis l’enfance, glisse doucement vers le punk, dans son attitude et ses actes, jusqu’à se planter l’épingle à couche dans la joue. Cette transition constitue la réponse qu’elle adresse à son milieu familial toxique duquel elle ne semble trouver aucune autre échappatoire. Œuvre profondément nihiliste, Out of the Blue s’ancre avec force dans la culture de son époque pour raconter l’histoire poignante d’une famille de classe populaire aux individus tristement aliénés.

À l’opposé, Si c’était de l’amour de Patric Chiha, cinéaste derrière le magnifique Brothers of the Night présenté aux RIDM en 2016, propose une œuvre sensorielle et surprenante plongeant entièrement son spectateur dans un autre espace-temps : celui des raves et de la techno des années 1990. De quoi faire saliver tous ceux en manque de nuits festives! Le cinéaste a suivi de près le projet de Gisèle Vienne intitulé Crowd, qui se veut une performance de danse hyper stylisée et ponctuée par des mouvements saccadés, répétés et ralentis qui sont en fin de compte très cinématographiques. Elle met en scène quinze personnages aux passés parfois troubles qui interagissent entre eux lors d’une soirée techno. Loin de tomber dans le piège du spectacle filmé, Chiha construit une œuvre hybride entre documentaire et fiction dans laquelle les coulisses deviennent un lieu de confidences où se confondent peu à peu les danseurs et leurs personnages. Au fil du processus, il dépeint du même geste un milieu d’évasion au sein duquel on peut entièrement s’ancrer dans son corps, décrocher de ses pensées et oublier, l’espace d’un instant, ses propres malheurs. Magnifique hommage à une époque dont on s’ennuie d’autant plus cruellement en ces temps de pandémie, Si c’était de l’amour plaira assurément aux aficionados de la techno, mais aussi à ceux qui affectionnent les autres courants électroniques des 1990, rappelant à quel point ce corpus musical a eu une place relativement restreinte au cinéma


30 octobre 2020