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FNC 2020 – Blogue n°1

par Jérôme Michaud

Suivant la seconde fermeture des salles à Montréal, le FNC a perdu plusieurs longs métrages prometteurs et les cinéphiles n’auront pas la chance de retourner dans les cinémas pendant le festival. Dans ces circonstances, autant commencer par des électrochocs et des objets aux formes affirmées, question de compenser l’expérience manquante de la salle. Ce parcours initial en est un de la démesure, en tant que les objets cinématographiques rencontrés contenaient une part d’excès à même d’ébranler la torpeur d’un maussade huitième mois de pandémie. On le sait, la démesure n’est pas étrangère au cinéma. On n’a qu’à penser aux fameux 400 jours de tournage en continu de Eyes Wide Shut ou au grand maître russe, Iouri Norstein, qui travaillerait toujours à son adaptation qu’il a commencée en 1981 du Manteau de Gogol! Que dire des films expérimentaux qui ne veulent plus finir, dont The Clock, œuvre de 24 heures présentée au MAC en 2014. Et il ne faudrait pas oublier Wang Bing, Mariano Llinás et Lav Diaz qui ne cessent de mettre à l’épreuve l’endurance physique des spectateurs!

À la suite de plus de dix ans de production, lors desquels 700 heures de rushes furent tournées, le projet DAU a sa place à côté des autres œuvres cinématographiques les plus imposantes de l’histoire du cinéma. Ce qui devait être un simple biopic sur Lev Landau s’est transformé et a mené à la création d’un centre de recherche fonctionnel, bien que fictionnel, inspiré de l’époque soviétique. Appelé The Institute, celui-ci était, dans les faits, un immense plateau de tournage, le plus grand jamais construit en Europe. De réels scientifiques y travaillaient, entourés de participants ayant temporairement délaissé leur vie régulière pour incarner les divers rôles permettant de peupler cet univers coupé du monde extérieur. DAU se veut ainsi une reconstitution d’un institut de recherche à accès restreint de l’époque soviétique, les objets, le lieu et les costumes ayant méticuleusement été sélectionnés ou créés pour l’occasion. Bien que tout ne soit pas entièrement connu sur les conditions de tournage, sur la façon dont l’équipe travaillait avec les diverses personnes qui habitaient sur le plateau et comment elles interagissaient entre elles au jour le jour, la singularité des œuvres produites donne l’idée que la proximité prolongée a permis de faire naître de réelles complicités.

DAU. Natasha est l’un des 15 (!!) films à naître de ce projet hors norme (il y aura aussi quelques séries). Il porte, comme son nom l’indique, sur Natasha, serveuse d’un restaurant qui reçoit fréquemment les scientifiques de l’institut. En théorie, l’œuvre n’a que très peu pour plaire. Son récit est extrêmement minimal : après avoir couché et s’être liée émotionnellement avec un des scientifiques, Natasha se voit obligée, sous des menaces et la torture, de signer une déposition l’incriminant. En plus, même si la photographie est réussie, la réalisation demeure assez pauvre en raison de son uniformité ; tout est tourné en caméra portée, avec du son direct, sans plus. Le film brille surtout grâce à son naturalisme brut pleinement assumé qui pourra en choquer plus d’un : sexualité explicite, pour ne pas dire pornographique, violences non feintes et longues scènes qui échappent à un rôle purement fonctionnel par leur vivacité digressive (il y a un interrogatoire de presque 40 minutes et une scène de beuverie à deux, entre Natasha et Olga, l’autre serveuse du restaurant, de près de 30 minutes). Deux repas rappellent par moment l’aspect régressif, sans filtre et improvisé du banquet déluré de Sweet Movie de Makavejev. En somme, le résultat est assez réussi et inusité, bien qu’éthiquement discutable par endroit. L’univers a une force phénoménale qu’on voit malheureusement peu au cinéma. Le film laisse poindre toute l’étendue de l’univers de DAU dans lequel certains des personnages apparaissent et se construisent au fil de plusieurs des œuvres, bien que chacune d’elles se suffise à elle-même. Plusieurs d’entre elles sont déjà disponibles en ligne au dau.com.

Last And First Men, adaptation du roman éponyme d’Olaf Stapledon (1930), est le premier et tristement dernier long métrage réalisé par le regretté compositeur islandais Jóhann Jóhannsson, dont on avait pu apprécier le travail en écoutant les trames sonores de Prisoners, Sicario et Arrival de Denis Villeneuve. Cette œuvre de science-fiction ultra minimaliste, à la fois littéraire, contemplative et philosophique, trouve sa force dans l’ambigu mélange de désespoir et de sublime qu’elle convoque pour évoquer le destin abyssal de l’humanité. D’un futur démesurément lointain parvient la voix d’une descendante de la race humaine, se disant de sa 18e (!!) espèce. Ses paroles, dites sur un ton froid et assuré par l’actrice Tilda Swinton, annoncent la fin inévitable de l’humanité. Le film, qui s’inscrit dans la grande tradition des récits dystopiques, laisse aussi entendre que de nombreux chamboulements sont à venir prochainement, ce qui amène de multiples réflexions sur l’infime – quoique potentiellement significative – place qu’on occupe dans la grande chaîne des événements. Rien de si nouveau de ce côté, mais l’œuvre de Jóhannsson parvient à briller par l’homogénéité formelle calculée qu’elle met en place pour porter le récit. La narration est accompagnée d’un flux musical soutenu qui oscille entre des tonalités éthérées et dramatiques, une mixture savamment dosée dont l’ambiance est à la fois inquiétante et transcendante. Sur fond de brumes inhospitalières et de nuages chargés, aucune personne n’est vue, seulement des statues et des monuments massifs à l’étrangeté manifeste sont lentement scrutés en détail, donnant l’impression qu’ils viennent d’un autre monde, le tout tourné sur pellicule 16 mm en noir et blanc. Expérience singulière, littéraire et cinématographique à la fois, qui demande d’accepter sa forme quelque peu austère pour entrer dans un récit qui a tôt fait de dépasser son spectateur.

Enfin, Atlantis, le plus récent opus de l’Ukrainien Valentyn Vasyanovych, présente quant à lui la démesure de la guerre par le biais de sa portée destructive et traumatique, non pas dans son immédiateté, mais lors de l’après-guerre. Situé dans un futur proche (2025), le film se déroule un an après la fin d’une guerre menée contre la Russie dans l’Est de l’Ukraine. On pourrait logiquement penser qu’il s’agit de la Guerre du Donbass, mais le récit évite d’être clair sur ce point, préférant une approche plus universelle que frontalement politique. Dans une alternance de moments banals et significatifs, on suit Sergiy, un ancien militaire revenu à la vie civile après avoir été profondément troublé par la guerre. Vasyanovych opte pour une mise en scène chirurgicale, un plan large par scène, un peu comme dans l’inoubliable The Tribe (2014) dont il avait assuré la direction photo. Cette fois, il utilise majoritairement des cadrages fixes dont la froideur et l’insistance s’agencent à merveille avec les paysages souvent vident et délabrés que Sergiy visite alors qu’il approvisionne en eau des zones durement touchées et contaminées par les combats armés. L’œuvre est hantée par la mort qui demeure omniprésente à l’image, entre autres lorsque Sergiy se joint à une équipe d’archéologues qui déterre des cadavres de soldats rapidement enfouis lors des affrontements. À force d’insister, un parallèle subtil émerge entre les carcasses exhumées, le vide, l’absence et l’état d’âme de ceux qui ont vécu les violences de la guerre, mais dont la chaleur corporelle n’a pas pour autant disparu, chose que Vasyanovych montrera, comme pour rassurer son spectateur. Atlantis est un film fondamentalement antiguerre dont la mise en scène ingénieuse et calibrée en fond une œuvre marquante de l’année, ce qui lui a valu d’être celle choisie pour représenter l’Ukraine dans la catégorie de l’Oscar du meilleur film international (la catégorie a finalement changé d’appellation!) en 2021.

 

Les films de la 49e édition du FNC peuvent être visionnés en ligne jusqu’au 31 octobre.


8 octobre 2020