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Festivals

FNC 2014 : les têtes tombent, les mains s’agitent, les lapins géants parlent

par Céline Gobert

FNC: nos conseils pour les deux prochains jours  …

1- OVER YOUR DEAD BODY de Takeshi Miike
Entrer dans le dernier Takeshi Miike, c’est accepter de se laisser aller à l’imprévisible étrangeté, aux éclairs de violence furieuse de son cinéma. On peut voir dans Over your dead body – outre de la J-horror empreinte de mystère et de complexité – un voyage fascinant au cœur de l’agonie et de la vengeance d’une femme seule et trompée, qui a fait de la maternité tant une obsession qu’une hantise. Le film, un million de fois plus sage qu’un Visitor Q ou un Ichi the Killer, se dévoile à force de patience, et laisse apparaître – en filigrane de la scène de théâtre où les acteurs interprètent le classique fantastique « Yotsuya Kaidan »- les dualités de la vie d’un couple, Kobuke (Ebizo Ichikawa) et Miyuki (Ko Shibasaki), héroïne (presque) aussi vengeresse et implacable que celle d’Audition. Dans des pièces vides et des jeux de miroirs, dans les fictions qui s’emboîtent et les correspondances du récit, Miike s’intéresse à ce que le théâtre dit du réel – ou comment la mise en scène, hyper stylisée, à la fois dans la pièce et dans son cinéma, fait écho aux masques sociaux et à l’existence humaine. Le cinéaste frappe surtout l’esprit par des instantanés d’horreur : larmes d’une poupée bizarre, décapitation, apparition soudaine du yurei (le fantôme japonais) et une photographie sublime qui alterne les couleurs chaudes, l’orange, le jaune, et des bleus glacés. Le film est à découvrir lundi soir dans la géniale section Temps Ø.

2 – THE TRIBE de Myroslav Slaboshpytskiy
Pas entièrement convaincue par The Tribe, le buzz du dernier Festival de Cannes, je ne peux que vous encourager à aller tenter l’expérience quand même ce mardi soir. Etrange ? Non, tant ce film ukrainien, qui met en scène des personnages sourds et muets, a le mérite de questionner et de repenser, par son absence de paroles, le langage cinématographique et narratif. Sans cesse, on y agite les mains pour dire, pour échanger, pour hurler. La contrainte (ou la liberté, à vous de voir) est donc de devoir tout exprimer uniquement par le corps : l’hostilité, la cruauté, la grossièreté. Même si le rendu à l’écran se cogne très vite aux limites de l’idée (il y a de nombreuses répétitions, une intrigue peu palpitante qui peine à survivre au concept, et du déjà vu glauque et naturaliste plein les tiroirs), le constant exercice prolonge la réflexion et les interrogations que lançaient Helen Faradji, en direct du Festival de Namur, sur ce qu’est un «  film de festival ». Est-ce que The Tribe est ce film de festival qui, je cite, «(…) provoque, (…) dérange, (…) suscite réflexion et redéfinition de son propre système de valeurs, de sa conception du cinéma? » ou est-il « ce film plate, long, confit dans son propre auteurisme » ?
Les deux ! Et, dans un sens, c’est incroyable.

3 – ADIEU AU LANGAGE de Jean-Luc Godard
Puisqu’on en est à vous parler de langage cinématographique tout dézingué, impossible pour nous (et pour vous) de manquer le dernier Godard, lundi à 17H, maître incontesté (et ce depuis 1960 et son A bout de souffle) de l’art de réinventer la forme. Dans cet essai sur l’image et le mot qui ne ressemble à rien de ce que l’on connaît, le cinéaste tourne en 3D, avec des appareils photos, des téléphones intelligents, des caméras GoPro, met en scène des chiens, déclare des phrases surréalistes (« La pensée retrouve sa place dans le caca »!!), et ce dans une géante provocation visuelle nourrie au mépris que l’auteur ressent pour le cinéma aujourd’hui. Godard ou le dernier des rebelles ? A voir pour trancher la question.

4 – ALLELUIA de Fabrice du Weltz
Face à Godard, ce samedi à 17h, Temps Ø programme un autre cinéaste atypique dont le cinéma bouscule, malmène, … voire traumatise (ceux qui ont vu Calvaire comprendront!). Sa dernière proposition de l’extrême, Alleluia, qui suit deux amants fous dans leur délire meurtrier, vient d’ailleurs de remporter le Méliès d’Or au Festival international du Cinéma Fantastique de Sitgès ainsi que quatre prix au Festival du Film Fantastique d’Austin. Le duo sauvage, interprété par Laurent Lucas (acteur français ayant déménagé au Québec) et l’actrice espagnole Lola Dueñas (vue chez Almodovar), promet de l’intense et du radical.

5 – IN HER PLACE de Albert Shin
Ce petit bijou là, on ne l’avait pas vu venir. D’une élégance renversante et d’une incroyable intelligence de plans et de cadrages, In her place d’Albert Shin, à voir mardi soir, s’articule autour d’un trio de femmes-mères en Corée du sud : la plus jeune porte l’enfant destinée à une autre (une femme riche et stérile), sous le regard aussi bienveillant qu’inquiet de sa mère.
S’il aborde de loin la question des mères porteuses, le réalisateur canadien, ne laisse jamais son film s’aventurer dans quelque débat que ce soit. A la place, il soigne la façon dont il inscrit ses personnages au cœur de l’espace naturel et magnifié d’une ferme sud-coréenne, retirant d’une photographie sublime une émotion incroyable. Bouleversant, tant par la complexité des enjeux qui tiraillent ses femmes que par la monstrueuse issue qui vient les (et nous) saisir, In her place est l’une des pépites cachées du FNC, avec, dans un tout autre genre, l’exceptionnel Der Samuraï de l’allemand Till Kleinert (à découvrir jeudi à Temps Ø) dans lequel un travesti multiplie les décapitations sous l’oeil d’un jeune policier.

6 – XENIA de Panos H. Koutras
Enfin, dans la Compétition Internationale, osez également ce joli road movie grec – remarqué cette année à Cannes dans la section Un certain regard – qui narre la «quête du père» de deux frères à l’aube de l’âge adulte. Panos H. Koutras (L’Attaque de la moussaka géante) transforme l’horreur de la mort de l’enfance en une douleur qui tend vers le merveilleux, un peu comme le faisait l’espagnol et onirique Animals de Marçal Forès découvert lors de l’été 2013 à Fantasia. Bonus : il offre un regard sur la Grèce d’aujourd’hui, qui subit – comme de nombreux pays européens – une montée en puissance de la xénophobie et de l’homophobie. Touchant, chaleureux et amusant, Xenia est présenté mardi soir à 21H45.

Bons films !


12 octobre 2014