Festivals

RIDM 2019 – Blogue n°5

par Elijah Baron

Il y a à l’opposé du documentaire qui raconte, commente et explicite, celui qui tend à occulter la présence de la caméra pour observer une série de situations, laissant une certaine marge de liberté d’interprétation du contenu audiovisuel qu’il exhibe.

C’est le cas notamment de Space Dogs, où l’on suit plusieurs chiens errants à travers la capitale russe. Un vague sentiment de danger accompagne les moments les plus ordinaires ; ce film est hanté par le souvenir de Laïka, la chienne envoyée mourir en orbite terrestre dans les années 1950. Il y a un décalage inouï, presque insupportable, entre l’existence terrestre de ces créatures, rendue avec naturalisme, et le destin cosmique auquel l’homme a la capacité de les condamner. La voix grave d’Aleksey Serebryakov (Leviathan) nous emmène quelquefois dans l’espace pour nous parler de cette cruauté à la manière d’un conte de fées : « Il était une fois, en orbite terrestre, une chienne morte dans une capsule spatiale. » Si la question de la relation de l’homme aux animaux présente beaucoup d’intérêt, à la fois en matière d’éthique et de philosophie, l’attitude passive des cinéastes austro-allemands vis-à-vis de ce sujet ne suffit à justifier ni la durée de 90 minutes, ni la présence d’une scène où un chat subit une attaque violente et fatale. L’apparition d’autres espèces animales à l’écran souligne d’ailleurs le manque d’expressivité du chien en tant que protagoniste de l’action ; ce sont plutôt les intrigues secondaires, qui portent sur un chimpanzé exploité à des fins de spectacle, et une paire de tortues perdues dans l’espace, qui captivent l’attention. Il manque enfin à ce film un lien conséquent avec la culture et l’histoire du lieu dans lequel il se situe.

Don’t Worry, the Doors Will Open, le premier long-métrage d’Oksana Karpovych, est quant à lui profondément ancré dans la réalité de la vie en Ukraine : il est clair que c’est un portrait métonymique du pays que dresse Karpovych en prenant pour sujet l’elektrichka, le train électrique hérité de l’URSS. « Cette elektrichka ne va nulle part », annonce un intertitre. Nous ne faisons en effet que suivre pas à pas la cinéaste en observateurs invisibles, jour et nuit, d’une station à une autre, sans destination claire. Comme dans un road movie, ce qui compte, c’est le trajet en soi, la possibilité d’observer et d’écouter toutes ces petites gens rencontrées par hasard, qui finissent par donner une vue d’ensemble sur l’histoire récente de l’Ukraine (il est mention de Tchernobyl et du putsch de Moscou), et sur sa situation actuelle. Ce qui impressionne avant tout, c’est l’étonnante honnêteté de ces individus, qui s’expriment sans retenue. Les conversations sont très variées : « Va plutôt filmer Porochenko, ce bâtard », lancé à la caméra, tient lieu de « Bonjour » ; un homme explique comment il a écopé de 12 ans de prison en allant voir sa grand-mère ; le sado-masochisme ukrainien, entend-on, consiste à se réjouir de la détérioration de la situation dans le pays ; mais paraît-il qu’on y est toujours mieux qu’aux Etats-Unis. Selon la théorie d’un autre, on s’ennuie toujours dans les pays où l’on vit bien, alors qu’en Ukraine les conditions sont extrêmes, et donc stimulantes. Il est vrai que la situation décrite a de quoi inquiéter, ne serait-ce que dans le train, qui présente un sérieux risque d’électrocution. Or, il ne fait pas de doute que Karpovych traite au contraire de l’ennui, de l’engourdissement et de l’impossibilité du changement. On pense à l’image centrale du film, cette bouteille de vodka enfoncée dans une porte du train. Elle est impossible à extraire ; mais tant qu’elle n’empêche pas les portes de s’ouvrir, quelle importance ?

Contrairement à Karpovych, qui ne fait que débuter, Sergei Loznitsa est déjà passé maître dans l’art de l’observation impassible. Il n’est pas simple de discerner dans ses projets documentaires une prise de position, et pourtant ils semblent tous partager les mêmes intentions ; il est curieux qu’un regard aussi figé et neutre que le sien puisse être aussi fortement reconnaissable, y compris dans des plans qui datent d’avant sa naissance. Les images dont est constitué le film State Funeral ont été prises en mars 1953, à l’occasion des funérailles de Staline. L’ampleur grotesque et l’importance indéniable de l’événement sont efficacement illustrés à travers le montage précis et chronologique qu’en propose Loznitsa. Mais qu’attend-il de son spectateur ? Hormis quelques informations historiques en fin de parcours, neutres elles aussi, aucun commentaire explicite ne lui est adressé ; il est seul face à l’image, libre d’haïr le dictateur et ses fidèles, ou de les plaindre. Une fois de plus, Loznitsa le noie dans une foule immense d’individus qui se trouvent à un moment ambigu de l’Histoire ; il s’efforce à en faire plus qu’un témoin, un participant. Car au bout de deux heures passées à scruter tous ces visages, on finit par chercher sa place parmi eux.

Séances de rattrapage :

Space Dogs sera présenté à nouveau le dimanche 24 novembre, à 18h, avec s.-t. français, à la Cinémathèque québécoise, salle Canal D.

State Funeral sera présenté à nouveau le samedi 23 novembre, à 14h, avec s.-t. anglais, au Quartier Latin (Cinéplex Odéon), salle # 10.

 


22 novembre 2019
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