Festivals

RIDM 2019 – Blogue no. 1

par Gilles Marsolais

C’est reparti! Et les RIDM démarrent plutôt bien, à en juger par l’éventail des films offerts au spectateur qui n’a que l’embarras du choix. À preuve, les quelques titres retenus ici.

Présenté en ouverture du festival, The Disappearance of My Mother de Beniamino Barrese ne laisse pas indifférent, malgré son aspect abrasif. Aussi têtu que sa mère dont il tente de brosser le portrait, alors que celle-ci se rebiffe en remettant en question ce projet jusque dans sa conception même et ses visées secrètes, le fils réalisateur semble gagner finalement son pari. Mais, en laissant le spectateur avec autant de questions que de réponses quant à la justesse du regard proposé par le film.

Au départ, donc, la mannequin italienne Benedetta Barzini, ex-icône de la mode dans les années 1960 aujourd’hui septuagénaire, qui fait part à son fils de son désir de « disparaître ». Et la réaction de celui-ci, qui entend bien compléter le portrait de cette femme qui l’obsède depuis sa propre naissance, tiraillé qu’il est entre la mère et le top model qu’elle fut, entre sa vie privée plutôt hors norme et son image publique, entre le passé et le présent, etc. S’agira-t-il à terme de la simple projection de son propre regard filial sur sa mère, ou de l’image plus objective, plus précise, voire plus cruelle et autrement plus complexe de cette femme qui fut à la fois mère, muse, mannequin, enseignante, etc., avant de tout larguer?

Le film illustre bien les contradictions propres à la démarche du fils réalisateur qui rechigne à respecter certaines limites que lui impose sa mère, qui est aussi le modèle de l’œuvre en cours. Du coup, on comprend que cette confrontation révélatrice renvoie cette femme affranchie à son ex-métier de mannequin, à son statut de pâte-à-modeler devant l’œil avide du photographe-cinéaste, à un passé de fausse représentation qu’elle rejette, qu’elle associe au luxe et qu’elle dénonce vivement.

Mais le film laisse dans l’ombre plusieurs éléments d’information la concernant qui permettraient de mieux comprendre son farouche désir de liberté et d’indépendance. Ainsi, rien n’est dit de son engagement marxiste ni de son leadership comme féministe radicale à Milan dans les années 1970. « C’est dans la famille ! », diront les mauvaises langues (puisque la mère de Benedetta est la demi-sœur de l’éditeur marxiste Feltrinelli). De plus, si le fils cinéaste veut légitimement se limiter à brosser le portrait de celle-ci dans son rôle de mère, comme le suggère le titre, pourquoi est-il muet sur les nombreux enfants qu’elle a eus, auxquels elle fait allusion, ainsi que sur son mari ou ses compagnons de route ?

À cet égard, rappelons un point capital qui risque d’être oublié au terme de cette confrontation. Pendant l’un de ses cours, Benedetta Barzini exhibe l’icône d’une Vierge à l’enfant (possiblement un extrait du retable de San Cassiano, d’Antonello de Messine, 1475), en insistant sur le fait que l’idée même de la femme est inséparable de la maternité : « Rappelez-vous, … mère, même si vous êtes une femme d’affaires ». Avant de poursuivre son exposé sur les rapports entre nature et culture. Une façon de faire comprendre que, dans son désir d’être perçue avant tout comme une femme et non plus comme un objet, elle renie aussi le féminisme radical du passé qui jette le bébé avec l’eau du bain.

Bref, précisément pour la lucidité du personnage rebelle qu’il nous permet d’approcher, The Disappearance of My Mother n’en est pas moins un film passionnant malgré son aspect abrasif.

 

Fort différent par son approche et son contenu, La cordillère des songes de Patricio Guzmán est, quant à lui, magnifique. Dernier volet d’une trilogie sur le Chili comprenant déjà Nostalgie de la lumière (2010) et Le bouton de nacre (2015), il ne pouvait qu’être à la hauteur de ceux-ci. Ce qu’il est effectivement, au sens propre et figuré. Cette fois, le réalisateur effectue un retour aux sources, au pays de son enfance, en remontant aux origines chiliennes les plus lointaines. D’emblée, il ratisse large en abordant son sujet avec une ampleur de vision adaptée au lieu de naissance, la ville de Santiago nichée en altitude dans la cordillère des Andes qui la surplombe encore de 2,000m en se perdant dans les nuages. Une muraille qui enferme et protège, qui a forcément forgé l’identité du peuple chilien.

Après le désert d’Atacama et l’Océan Pacifique près des côtes en Patagonie, le cinéaste investit donc un autre lieu de mémoire important pour les victimes du coup d’État et de la dictature de Pinochet. Du coup, encore une fois, l’endroit se révèle propice à une exploration « archéologique » de proximité sur les restes et les ossements des disparus ainsi qu’à une lecture métaphorique de l’histoire du Chili qui remonte à plusieurs milliers d’années. L’approche est à la fois sensible et intelligente. Et elle devient plus militante lorsque le cinéaste rencontre le documentariste Pablo Salas qui, contre toute attente, a réussi à documenter cette longue période sombre de la dictature que d’autres, comme Patricio Guzmán, ont vécu dans l’exil. Sa montagne d’archives enregistrées sur divers supports souvent désuets risque de disparaître comme tous les ossements des victimes disséminés dans des lieux improbables.

En fin de parcours, Patricio Guzmán dit ne pas reconnaître son pays soumis au néo-libéralisme. Il s’agit en fait, précise-t-il, d’une économie invisible qui sans vergogne vide le Chili de ses richesses naturelles : le cuivre et les autres minerais de la cordillère sortent massivement par wagons, le plus souvent à la faveur de la nuit. L’archéologue qui sommeille en lui constate, impuissant, que le capitalisme sauvage a désormais les coudées franches. Bref, ce film superbe démontre que derrière le décor (à l’image du défilé militaire) rien n’aurait changé fondamentalement au Chili.

 

Quoique plus sages, plusieurs autres films nous proposent eux aussi d’aller à la rencontre d’individus hors norme. Ainsi, Les aventuriers de Michka Saäl nous présente, en trois volets séparés par des fondus au noir, trois personnages au destin singulier, trois rêveurs. Michel, le chineur-brocanteur, dont l’activité a fini par envahir sa vie privée jusque dans la cuisine de son appartement devenu le prolongement de son atelier et de son espace de rangement. David, le peintre du dimanche accro des marchés aux puces, Français d’origine italienne qui a émigré au Canada très jeune pour réaliser ses rêves. Et finalement Victor, un jeune gay qui en est arrivé à une phase importante de son évolution, voire à un tournant décisif dans sa vie. Sans voyeurisme, la réalisatrice retrace leur cheminement non linéaire et elle lève le voile sur leurs motivations et leur réalité respective par-delà l’exotisme de leur posture. Après un séjour et une absence équivalentes de dix-sept ans, Michka Saäl est revenue au Québec en 2013. Elle a alors tourné à Montréal, son port d’attaches, ce documentaire resté inachevé à son décès survenu en 2017. Le film a été mené à terme par certains de ses collaborateurs et des amis en 2019.

 

À l’inverse, 143 rue du désert de Hassen Ferhani est quant à lui entièrement consacré à une seule personne, vivant isolée dans un coin perdu au cœur du désert algérien. Pari risqué, mais gagné. Au total, ce documentaire est rien de moins qu’un passionnant huis clos où s’engouffre la rumeur d’un hors champ disproportionné, celui de la réalité algérienne. Malika, c’est son nom, sexagénaire, habite donc une cabane égarée quelque part le long de la route nationale 1 qui relie Alger à Tamanrasset et elle y gère un casse-croûte réduit à sa plus simple expression. Des camionneurs et divers autres voyageurs y font pourtant escale à l’occasion. Aussi, brièvement, des silhouettes fantomatiques pressant le pas se glissent dans une lumière incertaine au loin : on comprendra plus tard qu’il s’agit de migrants déjà condamnés à s’écarter de leur itinéraire pour éviter le pire. Par touches impressionnistes qu’il importe de décrypter, le réalisateur nous montre tout simplement ce ballet improbable et, mine de rien, au gré des rencontres et des conversations parfois banales ou en apparence anodines à l’intérieur de ce boui-boui, il en arrive à confectionner une courtepointe révélatrice de l’état des lieux de ce pays qu’est l’Algérie. Malika a tôt fait de repérer les frimeurs, dont les religieux hypocrites, et de les démasquer. Aussi, les habitués de cette halte routière lui font volontiers confiance, au point d’exprimer parfois leur frustration citoyenne. Elle peut alors prendre à témoin la caméra (donc le réalisateur, resté jusqu’à ce moment en retrait), alors que soufflent le vent de la corruption et le rappel des mauvais jours à la vue de certains visiteurs inquiétants. Mais, par la magie du montage, la joie le dispute aussitôt à l’anxiété lorsque surgit un groupe de musiciens affables qui s’emploient à détendre l’atmosphère. N’est-on pas en pays berbère ? Dès lors, une misérable lucarne grillagée de la cabane, évoquant le parloir d’une prison, devient le prétexte à un jeu de rôles divertissant entre un client et Malika qui révèle alors ses talents de comédienne! Mais, en fin de parcours, des proches venus en renfort tenteront de la convaincre de se replier à Constantine, d’autant plus qu’il y a péril en la demeure. Que fera Malika? Hassen Ferhani a su préserver son mystère, tout en nous donnant envie d’en savoir plus.

 

The Disappearance of My Mother de Beniamino Barrese sera présenté à nouveau le jeudi 21 novembre, à 16h, avec s.-t. anglais, au Cinéma du Parc, salle # 2.

La cordillère des songes de Patricio Guzmán sera présenté à nouveau le dimanche 24 novembre, à 14h, avec s.-t. français, au Quartier Latin (Cinéplex Odéon), salle # 10.

Les aventuriers de Michka Saäl sera présenté à nouveau le vendredi 22 novembre, à 15h, avec s.-t. anglais, à la Cinémathèque québécoise, salle Fernand-Seguin

143 rue du désert de Hassen Ferhani sera présenté à nouveau le samedi 16 novembre, à 18h15, avec s.-t. anglais, au Cinéma du Parc # 3.


15 novembre 2019
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