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RIDM 2020 – Blogue n°7

par Jérôme Michaud

Pour leur dernière semaine, les RIDM proposent deux blocs thématiques dont l’un, « Survivre à la violence », ne laissait rien envisager de très léger. S’il est vrai que quelques films de la section sont difficiles à digérer, il n’en demeure pas moins que dans « survivre » il y a « vivre » et qu’aux confins du désespoir se trouve toujours au moins un mince filet de lumière à partir duquel la vie peut poursuivre son cours, envers et contre toute attente. Sans surprise, quelques-unes des œuvres traitent de la guerre, mais la montrent assez peu. Elles cherchent plutôt à explorer les enjeux humains qui se manifestent derrière de telles manifestations de violence.

Dans une démarche assez similaire à celle de The Distant Barking of Dogs (RIDM 2018), The Earth Is Blue as an Orange d’Iryna Tsilyk tourne sa caméra vers les enfants d’une famille habitant à proximité des zones de guerre du Donbass. La cinéaste ukrainienne dresse avec une sincère empathie le portrait des membres de cette maisonnée qui vivent dans des conditions précaires depuis plusieurs années. Loin de sensationnaliser la guerre, Tsilyk en montre tout de même les traces matérielles et en fait comprendre la proximité afin de lui donner consistance. Elle privilégie par la suite un regard intimiste lui permettant d’extraire du quotidien de la famille leur effervescente volonté de vivre portée par une résilience exemplaire. Le cinéma lui-même constitue l’enjeu nodal du film ; il lie la famille qui tourne, avec les moyens du bord, une fiction inspirée de leur réalité, alors que l’aînée des enfants parvient à entrer dans une école de cinéma. The Earth Is Blue as an Orange finit par porter davantage sur la puissance du cinéma, comme médium de communication capable de créer des liens humains, que sur les douleurs associées au contexte d’existence de la famille. Sans ignorer la souffrance, l’œuvre pose l’acte de création comme un projet salvateur permettant de lui trouver un canal d’expression apte à transmuter sa part destructrice en énergie de vie.

François Jacob revient avec un second long métrage, Sous un même soleil, lui qui avait réalisé le magnifique Sur la lune de nickel en 2017. Encore une fois, le sujet de son film peut surprendre, puisqu’il traite d’un enjeu d’une profonde complexité, même pour ceux qui sont impliqués, celui du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Alors qu’on vient d’assister ces derniers mois à une autre étape de la guerre du Haut-Karabakh, le documentaire de Jacob, évidemment tourné avant, dresse l’état des lieux qui précède. Sous un même soleil est composé d’un regroupement de témoignages qui apporte un éclairage large et impartial sur les enjeux qui déchirent les deux nations, et ce sans avoir la prétention d’en épuiser la question. Jacob, qui excelle à amener ses protagonistes à se confier à la caméra, alterne judicieusement ses intervenants, de figures plus expertes aux simples personnes rencontrées dans un bazar. Une mosaïque de prises de parole des deux camps se partagent ainsi l’écran et l’équilibre du montage crée une sorte de dialogue idéologique tissé de monologue, comme si le cinéaste souhaitait matérialiser cette conversation impossible entre les deux peuples. L’animosité est souvent palpable, allant parfois jusqu’au désir de vengeance, et il faut reconnaître que les signes d’espoir d’un relâchement des tensions présentées dans le film sont peu nombreux. Sous un même soleil est en quelque sorte une enquête sociologique pensant la reconduction de la rancœur au fil du temps, d’une génération à une autre, d’un individu à l’autre.

Si la guerre n’est jamais montrée dans le déchirant Purple Sea d’Amel Alzakout et Khaled Adbulwahed, elle demeure néanmoins la raison qui a poussé la coréalisatrice à s’embarquer sur un bateau de fortune pour fuir la Syrie. À proximité des côtes de Lesbos, l’embarcation dans laquelle elle se trouvait coule, avec à son bord plus de 300 réfugiés, et le spectateur se retrouve avec eux, dans la mer. Les images du film, qui montrent surtout les corps qui s’agitent, proviennent d’une caméra qu’Alzakout portait à sa taille et permettent une troublante proximité avec l’expérience chaotique qu’ont vécue les naufragés. Pendant l’heure qui suit, au-dessus des cris et des sons des sifflets, souvent étouffés par le positionnement de la caméra sous l’eau, se superpose la voix d’Alzakout qui, méthodiquement, raconte dans le désordre des moments de sa vie. Ceux-ci s’additionnent et donnent consistance à la personne que le spectateur voit se débattre pour sa vie. La puissance indéniable qui se dégage de Purple Sea provient de cet alliage entre choc du réel et humanisation que les cinéastes composent avec justesse. Aux naufragés anonymes que les médias cadrent de loin, le dispositif du film oppose une histoire intime, sensible et profondément humaine. Amel Alzakout et Khaled Adbulwahed proposent un documentaire expérientiel frappant qui ne laissera personne indifférent en raison du haut degré de compassion qu’il parvient à générer.


30 novembre 2020