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RIDM 2021 – BLOGUE N°2

par Elijah Baron

Le choix de Futura en tant que film d’ouverture de cette édition des RIDM annonçait d’emblée une programmation jeune et diversifiée, propice aux regards songeurs et inquiets sur le rapport incertain au monde d’individus dont la réalité, l’identité et l’avenir sont encore en cours d’élaboration. Le festival propose présentement plusieurs films en lien avec une telle problématique.

Futura de Pietro Marcello, Alice Rohrwacher, Francesco Munzi

Trois figures incontournables du cinéma italien contemporain, connues à la fois pour leurs documentaires et leurs œuvres de fiction, signent ensemble Futura, qui rappelle par sa forme les anciennes entrevues télévisuelles que l’on voit désormais si souvent ressurgir sur les réseaux sociaux : des adolescents y décrivent, tantôt naïvement, tantôt avec perspicacité, leur vision de l’avenir, d’une façon qui en dit long sur leur propre époque. Marcello, Rohrwacher et Munzi citent de nombreuses images d’archives de ce type dans leur projet collectif, comme pour inscrire celui-ci dans la même lignée. Les cinéastes s’intéressent au moment présent, aux changements imposés par la Covid-19, et au manque de perspectives d’une génération coincée entre des traditions millénaires et un désir de transformation qui ne pourrait être satisfait ; mais ils sont tout aussi fascinés par le voyage dans le temps qu’ils font entreprendre à leur film.

Tourné sur pellicule dans un style que l’on associe de plus en plus à une certaine intemporalité, Futura semble déjà s’adresser à un public à venir. Les cinéastes, présents en voix-off, se montrent impatients de suivre l’évolution de sujets dont la jeunesse aurait quelque chose de « surnaturel », pour découvrir ce que penseront plus tard ces derniers des espoirs et des réflexions éclectiques qu’ils partageaient ici avec une totale spontanéité. Il s’agit donc d’un film conçu en partie pour être redécouvert, avec ses paysages inondés de soleil, ses visages illuminés de désir, et son atmosphère étrange, à la croisée des chemins, entre passé, présent et avenir.

Une histoire à soi d’Amandine Gay

La réalisatrice Amandine Gay accorde pour sa part la parole à cinq individus, issus de pays variés (Corée du Sud, Rwanda, Australie, Sri Lanka, Brésil) et qui ont tous été jadis adoptés par une famille française. Leurs témoignages, qui se rejoignent en partie, n’ont rien de l’incertitude flottante propre au film précédemment cité. Ce sont des récits pénétrants qui parviennent à tracer avec une précision implacable les contours d’une croissance complexe et d’une difficile construction de soi. Tandis que nous observons une succession de photos et d’enregistrements de famille illustrant l’enfance de chacun des protagonistes, ceux-ci libèrent par la parole la vérité des images en question, dont l’apparence insouciante et ordinaire taisait un mal-être plus ou moins violent.

Une histoire à soi est un documentaire aux émotions multiples et douloureusement contradictoires qui rejette les idées reçues selon lesquelles un enfant ne serait qu’une coquille vide à remplir, et ses parents adoptifs des sauveurs incontestables. En tant que produits d’une fracture et d’un déracinement bouleversants, les sujets de Gay avancent à rebours, cherchant à reconstituer les circonstances de leur apparition au monde pour identifier, ou bien inventer, le fondement sur lequel repose toute histoire personnelle. Le pouvoir de ce film est de concevoir, à partir d’expériences grandement solitaires et aliénantes, un semblant de communauté pour chacun des individus adoptés, ainsi que pour ceux qui ont accepté de lier leur destin au sien. 

White on White de Viera Cákanyová

À l’écart de la société mondiale, si loin que celle-ci ne semble être qu’un rêve extravagant, dans une station de recherche en Antarctique, la cinéaste slovaque Viera Čákanyová médite elle aussi sur l’avenir. Son quotidien est d’une blancheur aveuglante comme une page vierge, son entourage est principalement constitué de pingouins et de phoques, et son seul véritable interlocuteur est un réseau de neurones artificiels qui semble peu convaincu de l’utilité du cinéma, voire de l’activité humaine dans sa totalité. Ce contexte à la fois serein et tristement ironique distingue immédiatement White on White parmi d’autres journaux filmiques dédiés à des questionnements existentiels similaires.

Les conversations philosophiques surréalistes qu’entretient la cinéaste avec une intelligence artificielle donnent le ton à l’ensemble du projet, qui consiste en grande partie en une observation muette des paysages vides d’humanité qui retiennent la cinéaste à la façon d’une « drogue monochromatique ». On pense à Roy Andersson en étant amenés à contempler des squelettes de singes, ou à s’imaginer des fossiles enfouis pendant une éternité sous la glace. Toutefois, l’isolement volontaire de Čákanyová ne semble jamais entièrement désespéré ou désœuvré, puisqu’il est motivé par un besoin de se reconstruire, et de rebâtir des liens avec le monde. Ici, cela ne requiert pas d’objectifs particuliers, de souvenirs ou de rêves d’avenir ; il peut suffire d’une caméra, d’une plage glaciale et d’un groupe de pingouins badauds pour se convaincre qu’il faudrait sans doute se contenter d’exister.

Futura, Une histoire à soi et White on White seront diffusés en ligne du 14 au 17 novembre.


14 novembre 2021