Festivals

RIDM 2021 – BLOGUE N°3

par Robert Daudelin

Très présent aux RIDM, le cinéma québécois nous réservait plusieurs belles surprises, notamment Ressources de Hubert Caron-Guay et Serge-Olivier Rondeau et Je me souviens d’un temps où personne ne joggait dans ce quartier de Jenny Cartwright.

Ressources de Hubert Caron-Guay et Serge-Olivier Rondeau

Hubert Caron-Guay nous était connu pour son travail au sein du groupe Épopée et pour Destierros (2017), le long métrage documentaire qu’il avait consacré aux migrants d’Amérique latine qui tentent d’arriver aux États-Unis. Avec Ressources, il fait équipe avec le sociologue-cinéaste Serge-Olivier Rondeau pour nous initier au périple d’émigrés mexicains désireux de s’installer au Québec et d’y gagner leur vie. Si la première partie du film peut paraître aride dans sa description des nombreuses étapes administratives qui les attendent à leur arrivée en sol québécois, le film, une fois ces travailleurs installés à Louiseville, siège de la multinationale de la viande Olymel, propose une réflexion sur la place de ces ouvriers « importés » dans la chaîne alimentaire. Bien accueillis, en espagnol (!), par les fonctionnaires du gouvernement québécois, comme par les agents du personnel d’Olymel, ces hommes et ces femmes qui cherchent une vie meilleure sont aussi autant de « ressources » pour la grande industrie. Les séquences de travail sur une ferme d’élevage, comme l’ultime séquence du film où les ouvriers de l’horaire nocturne entrent à l’usine sous des rafales de neige, ne laissent aucun doute sur la réflexion que veulent suggérer les cinéastes. Un film exigeant, mais dont la pertinence ne devrait échapper à personne.

Je me souviens d’un temps où personne ne joggait dans ce quartier de Jenny Cartwright

Le titre du premier long métrage de Jenny Cartwright a déjà des allures de programme. Pourtant Je me souviens d’un temps où personne ne joggait dans ce quartier n’a rien d’un pamphlet anti gentrification, même si cette question brûlante d’actualité court tout au long du film. Plus simplement, ce film qui échappe à toute mode, est la célébration du quartier montréalais de Parc-Extension, de sa diversité, de sa richesse, de son caractère unique dans le paysage montréalais. C’est le quartier qu’habite Jenny  Cartwright depuis onze ans, un lieu qu’elle connaît bien et qu’elle avait à cœur de faire découvrir à ceux qui ne le connaissent que par les chiffres officiels : circonscription la plus densément peuplée de Montréal, plus de 40 langues y sont parlées, etc. Pour nous dire tout cela, la cinéaste et son caméraman (David Cherniak) ont arpenté rues et ruelles et tout visité : Arthur le cordonnier, le marché Desi Mandi, le restaurant La fusion indienne, mais aussi la mosquée Noor-e-Madina, comme l’église éthiopienne et les lieux de culte indiens. Délibérément tourné en noir et blanc, « pour éviter tout exotisme », insiste la cinéaste, ce film inqualifiable nous invite à regarder, à nous imprégner des odeurs; à écouter toutes ces langues dont on ne comprend rien, mais dont la musique enregistrée avec un soin extrême a vite fait de nous conquérir. Cousin des grandes fresques de Frederick Wiseman, Je me souviens d’un temps où personne ne joggait dans ce quartier est assurément l’une des vraies découvertes de ces RIDM 2021 et l’une des bonnes surprises du cinéma québécois récent.

The First 54 Years – An Abbreviated Manual for Military Occupation de Avi Mograbi

Toujours sur la brèche et prêt pour un nouveau combat, Avi Mograbi débarque cette fois avec une magistrale dénonciation de l’occupation israélienne des territoires palestiniens. The First 54 Years – An Abbreviated Manual for Military Occupation, jusque dans l’ironie de son titre, annonce bien la couleur. Ce précieux « manuel », c’est Mograbi lui-même qui nous en présente doctement les divers chapitres, en direct de son domicile en Israël. Avec la voix assurée d’un éminent professeur de relations internationales, il aligne conseils et mises en garde, illustrant ces propos théoriques d’exemples éloquents (scandaleux, insupportables, punissables mais impunis) empruntés à l’histoire de son pays dans sa relation au peuple palestinien. Ce scandale permanent que constitue l’occupation israélienne des terres palestiniennes a beau être dénoncé – aux Nations Unies ou en d’autres lieux – perdure et Mograbi, révolté au plus profond de lui, n’en peut plus, en tant que citoyen israélien, d’être complice de cette injustice institutionnalisée et adoubée par les plus grands pays de ce monde : il crie sa révolte, maniant à nouveau l’ironie avec un art consommé, pour dénoncer ce qu’il ne peut plus voir. Films d’archives, actualités de la télévision et témoignages récemment recueillis de soldats, viennent illustrer de façon spectaculaire les propos dénonciateurs d’un cinéaste qui jamais n’abandonne le combat. Original dans sa forme, essentiel dans son propos, le nouveau film d’Avi Mograbi devrait d’ores et déjà être inscrit au programme des cours d’histoire et de sciences politiques de tous les cegeps…


19 novembre 2021