Festivals

Sommets du cinéma d’animation 2019 – Blogue no. 2

par Pierre Chemartin

Suite de notre revue de la compétition internationale des 18e Sommets du cinéma d’animation, qui a pris fin avant-hier soir. Les troisième et quatrième volets de la compétition internationale étaient riches en œuvres marquantes. De notre point de vue, c’est la quatrième séance qui, de loin, était la plus intéressante et la plus variée, en raison d’un plus grand nombre de films abstraits, et de trois films exceptionnels —du même niveau, par exemple, Sous les cartilages des côtes ou L’Heure de l’ours qui étaient présentés dans les deux premières compétitions—, c’est-à-dire Nuit chérie de Lia Bertels, Symbiosis de Nadja Andrasev et Lola la patate vivante de Leonid Shmelkov.

Au total, quatre productions canadiennes étaient présentées dans cette compétition internationale. Ces quatre productions étaient tout à fait remarquables. J’ai déjà parlé d’Oncle Thomas de la réalisatrice Regina Pessoa, qui s’est inspirée de souvenirs d’enfance et s’est appuyée sur une documentation abondante, et du Mal du siècle de Catherine Lepage, carte mentale et forme de collage poétique où pullulent les associations d’idées et les gags à double sens. La touche et les sujets de ces deux films sont éminemment personnelles. (La pratique de prédilection de Regina Pessoa est la gravure sur papier et les transformations. Catherine Lepage travaille surtout à partir du dessin et d’assemblages d’idées tous azimuts. Ces pratiques ne sont pas si courantes.) Les deux autres productions canadiennes, Le Cortège de Pascal Blanchet et Rodolphe Saint-Gelais et Organic de Steven Woloshen, avaient aussi un caractère distinct. Le premier est sans doute l’un des films les plus marquants des Sommets. Il porte la marque de Pascal Blanchet, dont on sait la fascination pour le style et l’atmosphère des années cinquante. Sa touche personnelle s’appuie ici sur des découpes hyper contrastées, presque binaires, et des formes à la netteté cinglante qui, par certains aspects, évoquent les grandes œuvres de l’animation de la UPA, en particulier le célébrissime Tell-Tale Heart de Ted Parmelee. Le Cortège fait penser, au moins par certains aspects, à ce grand classique de l’animation —une voix off fantomatique, une succession de tableaux inquiétants, une atmosphère pesante, etc. Le film donne la même impression de sophistication savante et de maniérisme, mais avec une morgue et un aspect compassé qui rappellent certains thrillers de ce temps. Organic de Steven Woloshen, lui est en tout point opposé. C’est une pure merveille d’animation, interprétation graphique, sautillante et légère de Three to get ready de Dave Brubeck, superbement joué à l’orgue de barbarie. Abstrait, le film n’en a que l’apparence, car c’est un film léger, plein de chaleur et de liberté. On devine d’ailleurs, subrepticement, des formes humaines qui dansent et qui s’aiment. Coup de cœur, donc, pour ce film plein de charme et sympathique. Coup de cœur également pour les autres films abstraits présentés durant les Sommets, ceux de Max Hattler, +, et de Mirai Mizue, Dawn of Ape —ces deux réalisateurs ont une cadence de production qui force le respect—, ainsi que 4:3 de Ross Hogg et Ruunpe de Boris Labbé. Hogg et Labbé sont bien moins connus qu’Hattler et Mizue, mais ces deux films nous ont complètement emballés. Hypnotiques, 4:3 et Ruunpe sont également remarquables pour leur trame sonore ou leur environnement musical —pour 4:3, sons enregistrés et mixés par Robbie Gunn pendant la confection du film, conçue sur différents fragments de pellicules, assemblés par la suite en vue de former une symphonie de sons et d’images; pour Ruunpe, chant polyphonique traditionnel d’une artiste issue de la communauté aïnou, Marewrew, étrange et hallucinatoire —il est plein de boucles et de reprises—, qui rythme les virevoltes de tous ces motifs.

Parmi les autres films remarquables présentés durant ces compétitions, retenons Tandem, de la Brésilienne Vivan Altman, Morning du Tchèque Vojtech Domlátil et Am I a wolf? de l’Iranien Amir Houshang Moein. Le premier, en raison de sa douceur et de sa drôlerie —un couple vivote dans une maison où l’on pisse sur les mimosas et admire la pleine lune—, le second, en raison de sa facture —pérégrination graphique et poétique dans un paysage mouvant, dessins épurés se transformant au fur et à mesure que défile un paysage, le troisième, en raison son aspect hypnotique, presque cauchemardesque —superbe peinture où se mêlent la réalité d’un spectacle d’enfants et la réalité d’un conte.

Il serait malheureusement difficile de passer tous les films de la compétition en revue, d’autant que le dernier volet de la compétition présente trois œuvres importantes, parmi les plus belles de l’année, qu’on ne peut pas passer sous silence : Nuit chérie de Lia Bertels, Symbiosis de Nadja Andrasev et Lola la patate vivante de Leonid Shmelkov. Nuit chérie a tout pour plaire : de beaux personnages, de beaux dessins, de belles couleurs, un bel univers, une belle histoire. En raison de son apparente simplicité, de sa forme attachante et douce, le film déborde de charme. Tout aussi accrocheur, au plan visuel, avec ces figures et ces décors en aplat, Symbiosis a largement de quoi surprendre. Ce récit étrange, moderne et glaçant montre comment une jeune femme délaissée, fascinée par les conquêtes d’un amoureux volage et décérébré, se gorge de la féminité des autres femmes —comme un moustique se gorge de sang—, collectant et classant leurs traces à la manière d’une entomologiste. Le film est exceptionnel pour son iconographie, qui renvoie avec un mélange d’ironie et de fascination à la photographie de mode, à la publicité et aux magazines féminins. Le plus beau film des Sommets, avec L’Heure de l’ours d’Agnès Patron, est sans nul doute Lola la patate vivante de Leonid Shmelkov, œuvre d’une beauté ébouriffante, où une petite fille boudeuse, hantée par le souvenir d’un grand-père défunt, traîne son ennui entre un jardin mal entretenu et une maison devenue trop grande. La mise en image et les personnages, superbement dessinés, les couleurs accrocheuses, le fourmillement et la finesse des détails, la lente succession des saynètes, pleines de douceur et de joliesse, nous ramènent irrésistiblement au vieux temps jadis de nos enfances perdues, mais sans nostalgie. 2019, donc : année remarquable pour les Sommets, avec une sélection de films tous plus passionnants les uns que les autres, et une poignée d’œuvres d’une exceptionnelle qualité.

Image d’entête : Lola la patate vivante


10 décembre 2019