Festivals

TIFF 2019 – Blogue n°4

par Ariel Esteban Cayer

À l’instar de Kore-eda et de sa superproduction française, le dernier Kiyoshi Kurosawa, To the Ends of the Earth, est un film né moins d’une véritable étincelle créatrice que des possibilités mercantiles (lire : « festivalières ») de la coproduction internationale. Tourné en Ouzbékistan, et cofinancé en grande partie au pays, Kurosawa s’y paye, autrement dit, des vacances (et possiblement nos têtes, aussi). Yoko, jeune reporter japonaise (Atsuko Maeda) débarque en terre étrangère avec son équipe pour y tourner une vidéo de tourisme (du genre hyper-enthousiaste typique de la télévision japonaise). Elle peine à se montrer énergique devant la caméra, a peur des étrangers, et se met éventuellement dans de beaux draps auprès de la loi lorsqu’elle s’aventure trop près d’un lieu où il est interdit de filmer. Au fil de l’expérience, elle libérera une chèvre (vraiment), réalisera qu’elle est peut-être un peu raciste, au fond, et que l’Ouzbékistan est un bien joli endroit, finalement. Le film prend rapidement des airs de vidéo de tourisme: un truc mignon, édenté – pour ne pas dire insignifiant – dans lequel Kurosawa retrouve certains thèmes familiers. L’aliénation du personnage, et son flottement en terrain inconnu, est bien rendue, mais c’est trop peu trop tard ; pire, les frustrations professionnelles du personnage, son ennui, de même que son mal-être, ne font que cristalliser la mollesse du projet en entier. On imagine Kurosawa dans la même position, et le tout devient vite antipathique. La morale (car il est bien question de leçon, comme quoi il faut passer au-delà aller ses préjugés) est d’autant plus banale qu’elle contribue à cette impression d’assister à du ciné-tourisme ennuyé – un réalisateur au sommet ne sachant plus où donner de la tête.

Dolemite Is My Name de Craig Brewer s’avère, pour sa part, être une des belles surprises du festival. Certes, il faut être fan de Rudy Ray Moore – comédien connu pour ses disques de comédie crasse, et les films Dolemite, The Human Tornado, Petey Wheatstraw et Disco Godfather – pour tout à fait y trouver son compte, mais il n’en reste pas moins qu’un redoutable divertissement. Biopic complètement inespéré de la figure culte, pionnière du cinéma DIY afro-américain, cette production de Netflix (sur le moule du Ed Wood de Tim Burton, des mêmes scénaristes) devient vite un film réjouissant sur le cinéma guérilla et la nécessité de faire de l’art à tout prix, axé en grande partie sur le tournage gonzo de Dolemite (1975). Dans cette ode à la détermination, à la différence, et à la vulgarité subversive, rien n’arrêtera Moore. On écoute d’ailleurs le film sur le bout de notre siège, complètement absorbé par les tribulations de l’acteur et les détails d’époque ; accroché au funk des années 70 sur la trame sonore et obnubilé par chaque syllabe de la performance jouissive d’Eddie Murphy. Et bien que l’ensemble soit quelque peu conventionnel (un success story parsemé d’embuches), le film puise cependant sa force dans le retour d’Eddie Murphy. Voici un acteur légendaire qui en incarne un autre, dans une dynamique de passation qui verse naturellement vers l’hommage. Le film est clair : sans la détermination insensée de Rudy Ray Moore, la comédie noire (telle qu’incarnée par Moore, mais également Craig Robinson, Keegan-Michael Kay ou Wesley Snipes dans le rôle d’Urville Martin), le cinéma afro-américain (et même le hip-hop) ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Voilà un entêtement qui vaut la peine d’être célébré.

Dans un même ordre d’idée, la section Midnight Madness clôt les festivités avec un événement marquant, historique : la première projection étrangère d’un film des studios ougandais Wakaliwood – Crazy Worlden présence du réalisateur IGG Nabwana et de son « video joker » Emmie – commentateur déjanté, tel un benshi japonais doublé d’un un hypeman de hip-hop, décrivant l’action au public en brisant sans cesse le 4e mur. Au même titre que Rudy Ray Moore, Nabwana, originaire des bidonvilles de Wakaliga, est un véritable pionnier : forgeant un cinéma d’action populaire là où il n’y en avait précédemment aucun, et ce malgré maintes limitations techniques évidentes et autres contraintes budgétaires. Nabwana assure également une passation dans le contexte de l’industrie du cinéma ougandais (dont la première production ne remonte qu’à 2005) : plusieurs de ses films mettant en scène ses propres enfants, de même que la troupe d’arts martiaux propre à son studio, le Wakaliwood Action Team. Après les extravagants Who Killed Captain Alex? et Bad Black, dévoilés sur le circuit plus niché du cinéma de genre (à Fantasia et Fantastic Fest), le TIFF offre à Wakaliwood une plateforme nettement plus large. Et pour l’occasion, Nabwana signe un film complètement gonzo : film d’action sur fond de kidnapping d’enfants faisant à peine 65min au compteur, s’inspirant de Bruce Lee comme de Chuck Norris, et ayant visiblement été tourné pour le festival. (La projection inclut même une interruption méta digne de William Castle, impliquant l’arrestation mis-en-scène du programmateur pour « avoir visionné le film sans payer »). Dans le contexte, la projection de minuit se transforma rapidement en délire de foule, doublé d’une fête du cinéma ; célébration non seulement du premier voyage de Nabwana et Emmie à l’étranger, mais aussi du triomphe d’un cinéma véritablement démocratique, rassembleur, fauché et fier de l’être, après une festival entier passé à visionner de l’art généralement fortuné, poli, raffiné. « Movie, movie, movie! » s’exclame à plusieurs reprises VJ Emmie, entre une « More action! », un « Watch the movie! » ou un rire enthousiaste. Il n’y aura pas eu de description plus juste de tout le festival.

 


22 septembre 2019
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