Festivals

TIFF 2020 #1 – Pandémie et espoir!

par Ariel Esteban Cayer

Pour la première fois, un public pancanadien pourra vivre l’expérience du Toronto International Film Festival – tenu cette année sous une forme hybride, en ligne et dans divers cinéparcs (!) et cinémas à capacité réduite. Il s’agit désormais d’un cliché à réitérer : la pandémie force plusieurs festivals à revoir leurs modèles, à les adapter au virtuel et ainsi à repenser, si ce n’est pas la question de l’expérience cinématographique en soi, celle de l’accès à celle-ci à l’époque de l’immatériel. Les billets réguliers sont encore 20$ (mieux que 50$ et la pratique déplorable du « surge pricing » des années précédente); en ce qui concerne ce critique, il risque même de faire un peu d’argent par le biais de cette couverture – quelle notion!–; argent qu’il n’aura pas à réinvestir en billets de la TTC ou encore en loyer de AirBNB. Comme quoi tout n’est pas noir en cette année pandémique, et comme quoi certaines choses se font très bien de la maison!

De la pandémie en cours, il y aura évidemment plusieurs traces dans la sélection, à commencer par 76 Days, documentaire signé Hao Wu (de l’éclairant People’s Republic of Desire), Weixi Chen et autres contributeur(s) resté(s) anonyme(s). Leur film nous mène dans les coulisses d’un hôpital lors des 76 jours de quarantaine à Wuhan – chiffre remarquable à la lumière de la progression incessante du virus en Europe et en Occident. Le film se dresse, en contraste au récent Coronation de Ai Weiwei (disponible en ligne via Vimeo) comme un document moins sceptique de l’appareillage étatique déployé pour vaincre l’épidémie avec fulgurance, mais plutôt collé à l’expérience humaine et médicale de celle-ci. L’accent est mis sur la personnalité de certains patients (un grand-père difficile, une femme catholique, par exemple), leur résilience, mais aussi sur le quotidien – chaotique, tendu, émouvant – vécu par le personnel hospitalier déployé aux quatre coins du pays. On lit leurs noms et leur ville d’origine sur leur équipement de protection et c’est dans ces petits détails cumulatifs que le film prend son ampleur : la naissance d’un enfant dans de telles circonstances; ces pivoines rouges dessinées aux marqueurs sur les uniformes; les petites poupées, confectionnées de masques en latex gonflés d’oxygène, sensés réconforter les ainés. Puis l’ampleur de la tragédie se précise: bracelets de jade rescapés de mains boursouflées par les médicaments; montagnes de cellulaires laissés derrière par les mourants, sonnant pour la plupart sans quiconque pour les entendre. C’est dans ces petits totems d’un quotidien passé et révolu que la pandémie est recontextualisée comme une expérience à la fois infiniment intime (la maladie, la perte, la souffrance) et tragiquement universelle. Et c’est dans cette attention aux détails que 76 Days s’impose comme un document important de la pandémie actuelle – à juxtaposer à Coronation et, sans doute, à la pléthore de documentaires « covidiens » qui va suivre.

C’est avec jubilation – et une part considérable d’émotion –que l’on découvre David Byrne’s American Utopia de Spike Lee, judicieux choix de film d’ouverture (qui sortira sur la plateforme d’HBO le mois prochain). Judicieux car le film entier – captation du spectacle sur Broadway que Byrne donnait en 2019 – défile devant nos yeux comme une ode à la vie, on-ne-peut-plus-rassembleuse : un appel au bon sens, comme au non-sens libérateur; à la tolérance et à l’inclusion. Ce que le Stop Making Sense (1984) accomplissait sans paroles, par la pure énergie d’une performance à laquelle venait se greffer de plus en plus de musiciens, American Utopia le poursuit, de manière plus posée, voire même réflexive, telle une suite spirituelle au chef-d’œuvre de Demme. Une scénographie superbe et épurée enveloppe Byrne et ses musiciens en complets gris, nu-pieds et désencombrés de l’appareillage d’un concert conventionnel. La mise-en-scène de Lee arpente la scène avec précision et le cinéaste s’empare de la qualité narrative propre à la musique de Byrne et des Talking Heads pour tisser – au-delà du flot du spectacle – une véritable utopie de cinéma : un appel à l’empathie, culminant en une fusion totale entre musiciens et spectateur. Le rideau se ferme sur le public (et non l’inverse) avant de nous mener dans les rues de New York pour nous rappeler qu’il y a un monde au-delà de la scène, une communauté où appliquer l’énergie, l’amour, l’élan, voire même les perles de sagesse – sur le cerveau humain, la notion d’espoir, le devoir d’aller voter, l’immigration – que Byrne a partagé avec nous sur scène.

Dans le contexte, où Byrne se permet de tels apartés, et où une chanson comme « Everyone Is Coming To My House » peut devenir un hymne rassembleur sur la tolérance, le choix de Lee à la réalisation prend tout son sens. Le tout culmine lorsque Byrne et son groupe enchaînent – non sans une émouvante mise-en-contexte – sur une reprise étonnante de “Hell You Talmbout” de Janelle Monáe – ce puissant chant de ralliement, énumération des noms d’Eric Garner, de Trayvon Martin, de Sean Bell, de Freddie Gray et des innombrables victimes noires de brutalité policière aux États-Unis. Le tout est entrecoupé de ces habiles travellings avant dont Lee a le secret, comme pour affirmer sa présence et mener le film au temps présent, en y incluant également des images de George Floyd et de Breonna Taylor au montage. La douce ironie de l’art de Byrne, cette « utopie américaine » vers laquelle il aspire – sa fascination pour les banlieues, les maisons, les radios et l’absurde du rêve américain, prend soudainement une dimension très concrète – nous rappelant que les choses ne vont pas, certes, mais qu’elles peuvent changer.


13 septembre 2020