Festivals

Un tissu d’impuretés

par Ralph Elawani

Victoriaville est une « ville-carrefour ». Du moins, quatre à cinq jours par année. Une ville où un adolescent sevré aux dissonances de Daydream Nation peut à un moment de sa vie ressentir un sentiment d’euphorie à l’idée que Thurston Moore sera de passage au Québec pour un unique concert dans son hameau de 46 000 âmes. C’est dans ce chef-lieu de l’Arthabaska, dont une inquiétante proportion de commerces est ornée du prédicat « ultra », « max » ou « super » (Ultraceci, PoutineMax, Supercela) que le cinéaste expérimental Karl Lemieux a parfait son éducation musicale, au tournant des années 2000 ; une époque où il était bénévole au Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV).

Deux décennies après avoir vu passer Fred Frith, Mike Patton, Ikue Mori, Merzbow, Joane Hétu et autres John Zorn, Lemieux est aujourd’hui à la tête du volet cinéma de cette célébration de l’antipode des ondes FM, à laquelle on faisait trente-cinq fois la bascule cette année.

À l’occasion de son troisième tour au monticule de la programmation du FIMAV, le réalisateur de Mamori et de Maudite Poutine a choisi de rendre hommage à John Zorn et de creuser le dialogue entre le cinéma et la musique, en proposant des portraits d’artistes dont le geste créatif est actualisé de manière particulièrement opératoire par le cinéma.

Samedi 18 mai : il y eut un soir

Dans son récent ouvrage Musique actuelle Topographie d’un genre (VARIA, 2019), le journaliste Réjean Beaucage détourne l’expression stockhausienne « compositeur-carrefour » pour définir la musique actuelle comme une « musique-carrefour » : « [un] courant, lieu de toutes les rencontres, de toutes les digressions, de toutes les impuretés[1]. » La constellation d’œuvres éclectiques peuplant les deux programmes d’une heure présentés par Lemieux n’aurait pu être mieux résumée : rencontres, digressions et impuretés.

D’entrée de jeu, le commissaire a souligné le défi que présente l’ambitieuse idée de piocher dans le corpus zornien pour en extraire les moments de grâce cinématographiques. « Nous aurions pu faire un cycle d’une semaine complète, mais nous nous sommes limités à un programme de courts métrages marquants de sa production underground. » Notons pour la petite histoire que Zorn a publié ses musiques originales de film (Filmworks) dans une série en 25 volumes…

Premier de deux programmes, « John Zorn / Filmworks » était donc composé de quatre courts quadrillant une période de 70 ans de l’histoire du cinéma.

By Night with Torch and Spear, film posthume de l’artiste d’avant-garde américain Joseph Cornell, servait d’entrée en la matière. Découverte après la mort de ce surréaliste, et anachroniquement mise en musique par Zorn, l’œuvre recycle des films documentaires sur le monde industriel. Une parenté esthétique nous ramenait par moments à certaines images de Maudite poutine, filmées dans un noir et blanc granuleux dans les usines de Kingsey Falls. Ceci dit, l’œuvre de Cornell tenait néanmoins beaucoup plus du poème en images. S’y croisaient, à l’envers et à l’endroit, archives ethnographiques (enfants, Premières nations, etc.) et entomologiques.

Naked City Series #1: Gotham effectuait pour sa part, en l’espace de deux minutes, le trajet inverse de celui parcouru par le film de Cornell, en présentant une réappropriation du geste créateur sous forme de vidéoclip. Les extraits de la série policière éponyme de 1958, créée par Stirling Silliphant, étaient donc réemployés afin d’agrémenter une pièce surf-punk du groupe Naked City, formé par Zorn, Bill Frisell, Fred Frith, Joey Baron et Wayne Horwitz.

Œuvre d’art vidéo déterritorialisée pour l’occasion, The Last Supper, d’Arno Bouchard, était, selon Lemieux, la pièce la plus difficile à obtenir du programme. « C’est un peu hors du commun pour lui de laisser aller le film dans ce circuit-là. », a-t-il spécifié. Le film de 2009, dont les images semblent « écrites avec des mots », pour reprendre la boutade du réalisateur[2], a donc bénéficié d’une projection « traditionnelle ». Doté d’une forte quincaillerie symbolique, l’objet aux relents occultes, normalement présenté sous forme d’installation, reprenait une question chère à l’auteur, à savoir : « À quoi ressemblerait un monde où la culpabilité des hommes d’être des hommes les pousserait à se sacrifier et à devenir des femmes[3]? ». Dans ce « no man’s land peuplé de créatures hybrides, inachevées, en mutation », la trame sonore imaginée par Zorn – toute en voix et percussions – accentuait la mystique des sens envisagée par le réalisateur, à l’idée que la culpabilité pourrait se doubler de la nécessité de pérenniser l’espèce humaine.


The Last Supper

En conclusion, le film culte de Maria Beatty, The Black Glove (1997), campé dans l’underground 90’s et son hybridité célébrant l’esthétique film noir et l’érotisme, voyait Zorn réimaginer en sons (eau, feu, field recording) la soumission überesthétisée d’une partenaire S&M. L’œuvre s’avère d’ailleurs la deuxième collaboration entre la réalisatrice et le musicien qui avait composé la trame sonore d’Elegant Spanking, en 1995.


The Black Glove

Dimanche 19 mai : il y eut un matin

Le deuxième programme présenté par Lemieux, le lendemain, était constitué d’œuvres réalisées au cours des 20 dernières années par Pip Chodorov, Stefano Canapa, Moïa Jobin-Paré, Charles-André Coderre et Vincent Moon.

« Pouvoir présenter des films que j’adore pour entretenir un dialogue avec la musique, je trouve ça formidable », a expliqué le commissaire, intéressé par la manière dont les types de musiques exploratoires nous permettent de chercher sous de nouveaux angles (remarquez ici qu’il a dit « chercher » et non pas « trouver »). Aux dires de Lemieux, cette relation entre l’image et le « geste musical » commence aussi à altérer la manière dont il visionne les œuvres durant les festivals : « J’essaie désormais de voir comment je peux les insérer dans mon programme du FIMAV. Cela joue par ailleurs sur mon travail avec des musiciens [notamment Godspeed You! Black Emperor], en complétant une réflexion artistique déjà amorcée. »

Lors de son passage à la Sala Rossa, il y a quelques années, le compositeur minimaliste Charlemagne Palestine avait mentionné comment il s’était déjà fait insulter, à Montréal : « Les spectateurs m’ont crié : ‘‘Charlemagne, charlatan, Charlemagne, charlatan’’ ». Le voir s’enfiler des verres de rouge et de blanc entouré de peluches devant son laptop et une vidéo de Pip Chodorov un brin oubliable avait été une déception…

Inversement, l’utilisation qu’a pu faire Pip Chodorov de la musique de Charlemagne Palestine, dans Charlemagne 2: Piltzer, a peut-être donné la vidéo la plus forte du lot présenté par Karl Lemieux dans ce deuxième programme. La « décomposition créative » et graphique (note par note) d’une performance filmée en super 8, puis rephotographiée et gonflée en 16 mm, offrait un spectacle de 22 minutes se fondant sur l’affect pur.


Charlemagne 2 : Piltzer

La puissance de l’œuvre de Chodorov forçait malheureusement la comparaison lors de la projection de Jérôme Noetinger, de l’Italien Stefano Canapa. Captée de manière extra sobre, cette étude du mouvement, du geste improvisateur du compositeur de musique électroacoustique marseillais, membre de la cellule d’intervention Metamkine, souffrait sans doute de sa place dans le line-up; l’intérêt de ce dernier reposant surtout sur l’utilisation créative du magnétophone à bandes Revox B77 de l’artiste.

Le calendrier des festivals étant une suite d’événements qui se chevauchent, le FIMAV succédait de quelques jours au festival Chromatic. En plus du passage des artistes italiens Pierpaolo Ferrari et Maurizio Cattelan, éminences grises du magazine TOILETPAPER, Chromatic était aussi l’occasion pour Moïa Jobin-Paré de présenter en grande première mondiale son court métrage onéfien Sans objet. Qualifié d’« ode au toucher », ce résultat du travail monumental de grattage effectué par Jobin-Paré, à partir de photos de musiciens expérimentaux, rappelait surtout la beauté émanant de la fluidité des gestes captés (ce qu’on résume généralement par « ça a l’air facile »). Elle-même travailleuse du son, Jobin-Paré a fait appel aux talents de Benjamin Proulx-Mathers pour ce que le musicien membre de Canailles a qualifié de « curatelle du son » : « Les matériaux de base étaient captés lors des performances [d’artistes parmi lesquels on compte l’improvisateur et plasticien Martin Tétreault]. Nous avons tenté de faire sens des émotions et de créer des tableaux exempts de linéarité. »


Sans objet

Contemporain et spécialiste du travail du collectif Double Negative[4] (et forcément du travail de Karl Lemieux) Charles-André Coderre, coréalisateur de Déserts (2016) et intervenant pelliculaire du projet Jerusalem in my Heart, collait quant à lui à la première ligne du manifeste publié par le collectif en 2004 : s’engager dans un cinéma qui va à contresens des « […] velléités réconfortantes du cinéma routinier [qui] façonnent un cinéaste prescripteur et un public pharmacodépendant[5] ». H2T (2014), composition visuelle abrasive, répondait ainsi en images au processus d’enregistrement, à l’Hôtel 2 Tango, de l’album The Big Mango, du projet Land of Kush, mené par Sam Shalabi.

Ultime film du programme, Calling the New Gods – Senyawa live in Java (2012), du réalisateur français Vincent Moon, se situait à l’opposé total du prisme de l’expérimentation cinématographique incarné par la production de Coderre. Senyawa, improbable duo indonésien – version contemporaine javanaise de Suicide, si la comparaison rejoint qui que ce soit -, se voyait capté dans un dispositif à la fois artistique et ethnographique, souvent en prise de vue rapprochée, lors de performances-dérives dans des rues et les bidonvilles de Java. L’incommunicabilité entre le duo qui a collaboré avec la crème mondiale du noise et les populations locales tenait de la poésie brute ; une captation de l’impureté d’émotions archaïques dans toute leur beauté.

 

PROGRAMME 1 (18 MAI) : JOHN ZORN / FILMWORKS

  • JOSEPH CORNELL
    By Night with Torch and Spear
    Vidéo, 8 minutes, 1942
  • HENRY HILLS
    Naked City Series #1: Gotham
    Vidéo, 2 minutes, 1990
  • ARNO BOUCHARD
    The Last Supper
    Vidéo, 20 minutes, 2009
  • MARIA BEATTY
    The Black Glove
    Vidéo, 25 minutes, 1997

PROGRAMME 2 (19 MAI) : LE GESTE CRÉATIF MUSICAL

  • PIP CHODOROV
    Charlemagne 2: Piltzer
    16 mm, 22 minutes, 2002
  • STEFANO CANAPA
    Jérôme Noetinger
    Vidéo, 12 minutes, 2018
  • MOÏA JOBIN-PARÉ
    Sans objets
    Vidéo, 5 minutes, 2019 
  • CHARLES-ANDRÉ CODERRE
    H2T
    16 mm, 6 minutes, 2014
  • VINCENT MOON
    Calling the New Gods – Senyawa live in Java,
    Vidéo, 25 minutes, 2012

 

Lecture complémentaire :

Réjean Beaucage, Musique actuelle – Topographie d’un genre, Montréal, VARIA, 2019, 209 pages.

 

[1] Réjean Beaucage, Musique actuelle – Topographie d’un genre, Montréal, VARIA, 2019, p.41.

[2] S.A., « The Last Supper: Arno Bouchard, interview », [en ligne] : http://static1.1.sqspcdn.com/static/f/1771597/26066121/1427032709307/Arno+Bouchard_Interview_French.pdf?token=wiSufGv45O7VpnhCkQm3gtXNeqs%3D

[3] Ibid.

[4] Voir à ce sujet : Charles-André Coderre, Le cinéma analogique, entre obsolescence et résistance : l’exemple du collectif Double Négatif, mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 2014 [en ligne] https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/11627

[5] Double Negative, « Manifeste », 2004 [en ligne] : http://www.filmlabs.org/index.php/lab/doublenegative/?fbclid=IwAR17AHrt1c4xl8v3Ek6ng0w-glidfIVP26RKlSBpvGTtKmfmWf-lw3Jh1Oc


30 mai 2019
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