Amour court – Introduction dossier no. 220
par Bruno Dequen
Depuis une vingtaine d’années, le milieu du court métrage semble en pleine effervescence. La production annuelle ne cesse de croître et les festivals dédiés à ce format se multiplient au Québec et ailleurs. Les courts ont la cote et il est temps de faire le point.
Incarnation locale de cet engouement, le Festival Regard a fêté ses 30 ans en 2026 et ne montre aucun signe d’essoufflement de sa popularité. C’est d’ailleurs à la suite du passage de notre équipe balado au Saguenay en mars dernier qu’est née l’idée de ce numéro. Un désir qui a d’abord pris la forme d’un mea culpa. En effet, le court métrage demeure un champ quelque peu négligé par la critique, et 24 images ne fait pas exception à cette règle. Notre cahier critique est intégralement composé de longs métrages et notre couverture festivalière n’aborde la plupart du temps les courts que lors d’évènements qui en font leur mandat (comme Regard ou Les sommets du cinéma d’animation). Au-delà de l’actualité, des courts métrages sont parfois mentionnés dans le cadre de nos dossiers, et nous continuons d’accorder une certaine attention aux domaines de l’animation et de l’expérimental, où la forme courte demeure majoritaire. Afin d’éviter toute déception, mentionnons d’emblée que l’animation est la grande absente de ce dossier, car nous aimerions lui consacrer son propre dossier sous peu.
Rassurez-vous, Amour court n’existe pas simplement pour faire amende honorable. À travers deux tables rondes et des textes qui font la part belle à celles et ceux qui programment et diffusent du court métrage à longueur d’année, le dossier a trois objectifs : souligner la pertinence de plusieurs œuvres et artistes des dernières années, faire le point sur la situation actuelle du milieu du court et, surtout, faire l’éloge du court métrage comme forme d’expression à part entière, qui remonte aux origines mêmes du septième art et dépasse son image trop répandue d’école pour cinéastes en devenir.
AU-DELÀ DE L’APPRENTISSAGE
Encore aujourd’hui, l’industrie cinématographique considère le court métrage comme un rite de passage, et le Québec incarne bien cette réalité. On demande aux cinéastes de courir écrire leur court, afin de faire leurs preuves avant l’accession attendue et espérée au long métrage. Les films sont perçus — ou, dans le pire des cas, conçus — comme des portfolios permettant de cocher les cases nécessaires à l’approbation de plus longs projets : capacité de gestion de budget, aptitude à diriger des interprètes, maîtrise acceptable du langage cinématographique, etc. Parfois, une vision personnelle transparaît malgré tout.
Par la suite, rien n’encourage toutefois les cinéastes à revenir vers le court une fois leur vie d’artiste adulte entamée, et celles et ceux qui le font de leur propre chef (Matthew Rankin, Miryam Charles et Denis Côté, par exemple) représentent l’exception plutôt que la règle. À moins d’animer des formes ou la matière même du film, le métier de court-métragiste est souvent affaire de jeunes, comme en témoigne d’ailleurs l’âge moyen des cinéastes dans les festivals de courts. Ce constat, qui peut sembler sarcastique, ne cherche pas à pourfendre la réalité industrielle du court métrage. On comprend bien la nécessité de faire ses preuves avant d’espérer délier les cordons de la bourse. À peu près tous les cinéastes sont passés par là et ont bénéficié de cet indispensable tremplin. Révéler les cinéastes de demain demeure l’une des fonctions du court métrage. Et l’un des plus beaux paradoxes du format est le fait que les meilleurs courts de cinéastes reconnus ont souvent été leurs propositions les plus éloignées d’une application éventuelle en long métrage. The Big Shave (1967) demeure un film plus singulier dans la carrière de Martin Scorsese que son long métrage Boxcar Bertha (1972). Encore aujourd’hui, je repense parfois à Sophie Lavoie (2010), le mémorable court métrage en plan fixe d’Anne Émond, regrettant qu’elle n’en ait pas fait d’autres depuis. Ce sentiment fait écho aux propos de Jason Todd à propos du formidable Incident bancaire (2010) de Ruben Östlund, qui demeure l’un des films les plus cohérents du cinéaste doublement palmé.
UNE EFFERVESCENCE EN QUÊTE DE RECONNAISSANCE
Dire que le court métrage n’est pas du sous-cinéma semble être un truisme (peu de cinéphiles diront qu’un film de Maya Deren a moins d’intérêt qu’un long métrage), mais force est d’admettre que le court ne bénéficie toujours pas de la même reconnaissance que le long, de l’aveu même de celles et ceux qui s’y consacrent de nos jours à plein temps. Ces dernières années, certaines initiatives ont été lancées par des programmateur·rice·s et critiques pour pallier cette situation, du site Talking Shorts au Top 100 des meilleurs courts de l’histoire compilé par la revue yanco en 2025, qui sont autant de tentatives de canonisation symbolique et de développement de critiques approfondies dédiées aux courts.
Ces initiatives louables témoignent de la passion qui anime le milieu, mais aussi des paradoxes de sa réalité. Plus populaires que jamais, les courts métrages n’en demeurent pas moins sous-exposés. Le milieu qui les accompagne ne cesse de s’agrandir, mais il fonctionne souvent en vase clos. Encore aujourd’hui, ce sont souvent celles et ceux qui font et diffusent du court qui s’y intéressent le plus. En ligne, les films parviennent parfois à générer des millions de vues, mais le modèle économique des courts métrages demeure peu viable ou trop fragile, ce que les institutions confirment en accordant moins d’aide à la promotion aux distributeurs. Évidemment, lorsque l’un de nos films se rend aux Oscars, c’est tout le Québec qui est en liesse, mais les trois nominations de h264 à la grande messe hollywoodienne en 2019 et 2023 (pour Marguerite, Fauve et Invincible) n’ont pas empêché le distributeur de devoir fermer sa branche dédiée au court métrage en 2024, faute de soutien adéquat. Comme le souligne Tam Dan Vu (Travelling), le court métrage, pour le meilleur et pour le pire, reste confiné à la table des enfants du cinéma mondial.
ÉCLATS CONTEMPORAINS
Au-delà de sa capacité à révéler les cinéastes de demain, le court métrage demeure pourtant un espace de liberté et de créativité à nul autre pareil. Les cinq portraits de cinéastes proposés sont symptomatiques de la diversité d’approches qu’on peut retrouver de nos jours : du regard documentaire inspiré par la vidéo d’Amélie Hardy aux réappropriations politiques du jeu vidéo du collectif Total Refusal, en passant par le travail de collage d’archives cinématographiques et web de Maryam Tafakory et Gala Hernández López, de même que les fictions mélancoliques et empathiques sur la jeunesse du duo Caroline Poggi et Jonathan Vinel. On peut en dire autant des vingt films à découvrir en clôture de dossier. En marge des contraintes plus lourdes de l’industrie, le format court permet non seulement d’explorer de nouveaux langages, mais surtout de porter un regard critique sur notre rapport actuel au monde et aux images qui nous inondent. Démarches décoloniales, mises en abyme des nouvelles technologies, observation d’une jeunesse invisibilisée, porosité des genres et des récits : les nombreux films mentionnés dans le dossier témoignent d’un engagement esthétique et politique qui se situe à l’avant-scène des perspectives contemporaines. Ainsi, dans les dernières années, l’impact personnel et collectif de la surcharge d’images en ligne et leur réappropriation à des fins politiques est au cœur de nombreuses propositions. Cette préoccupation sous-tend le courant microhistorique évoqué par Mads K. Mikkelsen, de même que les films absorbés par l’IA que présente Clint Enns, ou encore les approches archivistiques des courts d’avant-garde soulignés par Benjamin R. Taylor.
Derrière l’hétéroclisme de surface des multiples propositions soulignées dans le dossier, une constatation émerge. Encore aujourd’hui, les courts les plus inspirés ont tendance à se situer aux deux extrémités du spectre des contraintes du format. D’un côté, une approche qui mise sur le déploiement jusqu’au-boutiste d’une parfaite adéquation entre un sujet à petite échelle et un nombre limité de choix formels. On pense notamment au plan fixe de caméra de surveillance pour explorer le voyeurisme chez Östlund, au contraste drôle et angoissé entre des plans de bancs publics et la voix off d’un fonctionnaire trop motivé chez Matthew Rankin (Municipal Relaxation Module), ou encore au travail sur pellicule permettant de mettre en images le témoignage d’une femme ayant perdu la vue dans Orbites de Sarah Seené. À l’autre bout du spectre, il s’agit au contraire de surcharger les sens en misant sur une surenchère de techniques et de pistes, à l’image du collage frénétique d’archives éducatives et scientifiques de Grandmamauntsistercat de Zuza Banasińska ou, dans un tout autre registre, du mélange entre archives web, création 3D et ruminations épistolaires et oniriques chez Gala Hernández López. Dans un cas comme dans l’autre (concentration vs éclatement des sens), une même volonté guide les artistes : privilégier la capacité d’évocation du cinéma à sa nature didactique. De même, ce dossier n’a pas été conçu comme une fin en soi, mais comme le point de départ d’une discussion à poursuivre dans les années à venir, afin que les fulgurances du court métrage cessent de passer sous notre radar critique. Un très grand merci particulier à Mélissa Bouchard, Émilie Poirier, Ariane Roy-Poirier et Jason Todd, les spécialistes du court sans qui ce dossier n’aurait jamais pu voir le jour. Et maintenant, courons voir des courts !
2 septembre 2026



