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Introductions dossiers

Le monde est gangster – Introduction dossier no. 216

par Laurence Olivier et Bruno Dequen

Dans les derniers mois, nous avons assisté, entre autres, à une inauguration présidentielle aux allures de scène de mariage tirée d’un film de gangsters, aux épousailles vénitiennes d’un multimilliardaire dignes du plus grand kitsch mafieux, et à l’émergence de la microtendance des mob wives.

Les images inspirées du gangstérisme cinématographique paraissent plus que jamais avoir la cote, et leur prévalence nous invite à réfléchir à ce que le zeitgeist doit aux représentations culturelles du crime organisé. Auparavant symboles de contre-pouvoir et de mondes interdits, ces organisations – ou, du moins, leurs représentations –, étendent leur influence sur tous les pans de la société, à commencer par les sphères de pouvoir.

Mythes criminels

La tension inhérente entre la société et le crime organisé fait en sorte qu’il est intéressant de regarder celui-ci du point de vue de ses relations au pouvoir. En lutte contre le pouvoir judiciaire, il n’est pas rare que le gangster, à l’instar de Michael Corleone, trouve son chemin vers le pouvoir politique, offrant incidemment des commentaires obliques sur la proximité des voies légales et illégales, voire sur leur corruption commune. Des menus larcins au grand coup, de l’impunité à la punition, la trajectoire des personnages des films sur la criminalité est la plupart du temps similaire : un homme, d’origine modeste, souvent immigrant, trouve dans le crime un moyen de se sortir de la misère, se fait une réputation auprès d’une famille criminelle, tout en se condamnant à l’ostracisme ou à la prison à cause de la nature de son activité, et perd des proches au passage, par violence ou par trahison. Tragique par essence, cet arc suggère que les moyens de réussite légitimes sont insuffisants et que la société est elle-même injuste : c’est parce qu’elle a failli que le crime devient la solution. Malgré leur posture critique, la plupart des films sur la criminalité demeurent ainsi ambivalents, propres à élever au statut de (anti)héros leurs personnages peu recommandables. Près d’un demi-siècle après sa sortie, il se vend toujours autant de t-shirts de Scarface !

Les vœux de mariage sans cesse renouvelés entre septième art et crime organisé s’étendent bien au-delà de l’écran. La musique, la mode, l’argot, la cuisine, l’architecture, le design intérieur de la Maison-Blanche actuelle : l’imaginaire audiovisuel des films de gangsters s’est disséminé partout. Plus encore, les criminels eux-mêmes, entrepreneurs avertis, entretiennent depuis longtemps des liens étroits avec la production cinématographique, qui est une source de revenus et de promotion non négligeable. Les ramifications sont infinies.

Bref, ce sont ces sujets intemporels et leurs manifestations contemporaines qui ont inspiré le présent dossier. Que comprendre de notre fascination pour ces organisations mondialisées, secrètes, codifiées, sanguinaires, richissimes ? À quelles obsessions nos imaginaires contemporains se nourrissent-ils ? Ce dossier, en tant que résultat d’un conciliabule des complices de la revue, mené dans un sous-sol enfumé, surveillé par des fiers-à-bras en lunettes noires, entend étudier les mises en scène du crime organisé pour déchiffrer l’édification des mythes criminels et leur impact plus large dans la culture contemporaine.

Crime international

Si les images qui nous viennent d’abord en tête sont celles du cinéma hollywoodien, nous ouvrons volontairement le dossier avec d’autres chapitres nationaux des grands réseaux criminels – à commencer par ceux du Québec, grâce à Mélopée B. Montminy, dont le texte propose à la fois un survol historique du genre et des perspectives politiques et sociologiques audacieuses. Nous vous pressons ensuite de fuir dans une voiture volée en direction du Sud : une étude de l’utilisation des chansons dans le narco-cinéma videohome permet à Gabrielle Pannetier Leboeuf de nous amener du côté des cartels mexicains, qui ont développé une relation presque symbiotique avec le genre. Ce lien entre les véritables réseaux criminels et leurs représentations fictionnelles est aussi abordé dans un entretien avec Luis Valentin Pereda Aguado, chercheur en criminologie.

La musique sert également de fil conducteur à Elijah Baron, qui décortique les différents stages du rapport au gangstérisme dans la société russe postsoviétique à travers les apparitions cinématographiques de Viktor Tsoï, première vedette rock du pays. Du côté du Japon, Simon Laperrière s’intéresse à l’évolution de la figure du yakuza chez Takashi Miike, et rachel lamoureux observe deux instantanés, à soixante ans d’écart, du statut des personnages féminins dans ce milieu violent et hautement misogyne.

Départ pour la Chine ensuite, avec Julien Fonfrède, qui dévoile la mainmise des Triades tant sur les films hongkongais que sur l’industrie elle-même, sujet complété par une courte étude de Election 2 par Bruno Dequen. Ailleurs dans le monde, Éric Falardeau revisite The Act of Killing, documentaire où des tortionnaires indonésiens sont exhortés à se mettre en scène, et, finalement, Diane Rossi offre une perspective historique et culturelle sur la mafia en Italie, par ses ramifications profondes avec le pouvoir politique et religieux.

Filière américaine

Les parallèles à tracer entre l’arc du criminel et le mythe américain du self-made man sont évidents, avec ceci de plus : la charge politique derrière les films de gangsters est mue par la déception. Il n’est pas étonnant que ce genre ait vu le jour aux États-Unis au lendemain de la Grande Dépression. De concert avec les mafieux·ses, nous voulons rêver à l’ascension fulgurante et aux magouilles faciles mais, même après le code Hays, les récits se bouclent sur la punition de ceux et celles qui auront volé trop près du soleil. Cruciales, ces scènes finales sont l’occasion pour Sylvain Lavallée d’explorer, à travers le jeu d’acteur des années 1930 à nos jours, l’évolution de notre rapport inévitable de fascination envers ces personnages troubles.

Malgré la chute inévitable, donc, les représentations du crime nous incitent à nourrir des fantasmes de bling-bling, d’évasion fiscale, de montée du masculinisme, et de (contre-)pouvoir mondialisé. Ceci explique en partie la récente tendance vestimentaire inspirée des femmes de mafieux, joyeuse excuse qui offre à Alice Michaud-Lapointe l’occasion de se pencher sur des personnages féminins qui condensent les questions de genre et de classe.

Alors que le crime organisé devient une famille de substitution pour certain·e·s, qui y trouvent des assises plus solides que dans les institutions publiques, des criminel·le·s existent et luttent en dehors même de ce contre-pouvoir, dans les marges des marges : c’est ce que Laurence Perron nous rappelle grâce à son regard décapant sur le « crime désorganisé » dans le cinéma queer.

Nous bouclons enfin le dossier par un entretien avec Laurence Hervieux-Gosselin, photographe qui a réalisé l’œuvre en couverture et qui nous confie sa passion pour The Sopranos et la façon dont l’imaginaire du crime organisé nourrit son travail artistique.

Enfilez vos plus beaux habits, mettez la sauce à spaghetti maison sur le feu, verrouillez bien vos portes – et bonne lecture !


12 septembre 2025