Chroniques

Cinéma iranien – Le court métrage à l’honneur

par Gérard Grugeau

En septembre, la Cinémathèque québécoise présentait 3 soirées de courts métrages iraniens à l’initiative de Moha Arzhang et Simon Galiero. Regroupés autour de trois thèmes (le vrai du faux, le cinéma et l’Iran et les sépultures de l’Iran), les films offraient un panorama riche et diversifié de la société iranienne saisie dans toute sa complexité et ses innombrables contradictions. Plus de 500 courts métrages sont produits annuellement en Iran. Des 52 films soumis aux programmateurs, 13 ont été retenus pour constituer le corpus de l’évènement. Un évènement que les organisateurs aimeraient bien pouvoir renouveler tous les ans, d’autant plus que le public était au rendez-vous de la présente édition et que la production de courts métrages est actuellement en plein essor.

Le cinéma iranien a une riche tradition derrière lui. Il est né au début du XXe siècle avec les films réalisés à la cour par Mirza Ibrâhîm Khân, le photographe du châh Mozaffar al-Din qui, à l’époque, avait acheté en France un appareil de prise de vues Gaumont. Ces films retrouvés dans le palais du Golestan ont été restaurés par l’Institut Lumière à Lyon. De ces films des premiers temps qui représentent pour lui « un incroyable voyage dans l’histoire », Moha Arzhang garde encore un souvenir ébloui. Aux films commerciaux (films-farsi) et aux mélodrames des années 1940 et 50 a succédé dans les années 1960 un cinéma plus artistique et intellectuel. Malgré l’influence de la Nouvelle vague française se manifeste alors une véritable volonté de mettre au monde un cinéma national que l’on nommera motefavet. Dès lors advient une véritable explosion de films en quête d’un langage spécifiquement iranien et en rupture avec les carcans narratifs et esthétiques de la production antérieure. Des cinéastes comme la poétesse Furough Farrokhzad (La maison est noire, 1962), Dariush Mehrjui (La vache, 1969, film fondateur), Sohrab Shahid Saless, Farrokh Ghaffari et Abbas Kiarostami font entendre leurs voix. Un mouvement de films Super 8 souvent auto-produits (Cinema-ye Azad, cinéma libre) voit parallèlement le jour dans l’effervescence créatrice des ces années fastes.

Avec la révolution, le contexte change. Selon Moha Arzhang, « le nouveau régime n’est pas contre les images, mais contre ce qui est immoral, tout en étant pleinement conscient que le cinéma est un instrument de contrôle de la société ». La censure s’en prend à la nudité dans un premier temps, avant de devenir une censure plus politique et, en bout de ligne, une censure religieuse qui gagne tous les domaines de la société et entend régir tous les comportements. Il est alors conseillé de partir du Coran pour revoir les codes de la narration et les censeurs frappent surtout au niveau de la distribution des longs métrages en salle. Un cinéaste comme Mohsen Makhmalbaf (Le cycliste, Salaam Cinema) s’opposera à ces diktats idéologiques avant de quitter l’Iran et de tourner à l’étranger. D’autres prendront une voix détournée et plus poétique comme Saeed Ebrahimifar (La flamme de la grenade dans la canne) ou Ali Hatami (Del Shodegan) dont les dialogues mélodieux feront la renommée. Après une période creuse, le cinéma revient en force et obtient une reconnaissance internationale dans les années 2000-2010 grâce à des auteurs comme Asghar Farhadi (À propos d’Elly, Une séparation), Jafar Panahi (Le ballon blanc, Le cercle, Taxi Téhéran) ou Mohammad Rasoulof. (Un homme intègre), ces deux derniers s’étant mérité les foudres de la censure. Mais dans le milieu artistique, la figure tutélaire d’Abbas Kiarostami demeure incontournable. Durant près de 50 ans, le cinéaste aura marqué le paysage cinématographique national et international, influençant profondément les générations, dont les jeunes Iraniens venus au cinéma par le biais du court métrage.

Marziyeh de Dornaz Hajiha (2015)

Pour Moha Arzhang, immigré au Québec voilà 3 ans, le court métrage est un formidable espace de liberté en Iran. L’arrivée du numérique a facilité son éclosion permettant, selon lui, « d’aller partout, sans pellicule, sans permission gouvernementale » et de tourner des scènes de la vie quotidienne révélant la face cachée de la société iranienne. Étrange paradoxe : même si les films sont financés par l’État (la plupart sont produits dans le cadre de la Iranian Youth Cinema Society – IYCS) et les scénarios soumis à un comité technique sur lequel siège le cinéaste, le gouvernement se soucie peu du court métrage qui « reste un petit milieu pour intellectuels. » Peu vus en salles, sinon dans les festivals, le court métrage a toutefois son public aujourd’hui. Miroir fidèle de la société qu’ils explorent, les films présentés à la Cinémathèque rendaient compte des maux multiples qui accablent la société iranienne, essentiellement urbaine. Pour Moha Arzhang, les Iraniens ont aujourd’hui deux visages, entre ce qu’ils montrent d’eux dans la sphère publique et ce qu’ils sont dans le domaine privé. Cette schizophrénie généralisée prend parfois des allures terrifiantes comme dans le film Retouche où une femme laisse mourir son mari culturiste étouffé par ses haltères et doit ensuite jouer le rôle de la veuve éplorée. Ou encore Black Eared et Like a Gentle Kid qui, tous deux, traitent avec ambigüité du rapport à l’enfance et à la maltraitance. Enfermés dans les faux-semblants que la société leur impose, les personnages se retrouvent dans des jeux de rôle où chacun se voit dépossédé de son être profond, parfois jusqu’à la folie. Le mensonge est partout. Moha Arzhang fait une comparaison éclairante avec Close up (1991) de Kiarostami : « À l’époque, un homme se faisait passer pour le grand cinéaste pour réaliser son rêve. Aujourd’hui, les gens mentent sans raison, pour rien. Ce qui témoigne du délabrement moral de la société iranienne. Le mensonge est devenu notre comportement. » À ces jeux de la représentation, beaucoup perdent leur âme ou sont victimes du regard social impitoyable comme dans Manicure où un jeune homosexuel se voit persécuté aux funérailles de son ami. Ou encore Bayern Munich où à l’occasion d’un match de football retransmis à la télévision, un homme entouré de ses amis réalise que les siens lui ont caché le départ de sa petite amie. Échappant aux mailles de la censure, le court métrage permet d’aborder tous ces thèmes souvent liés à l’humiliation qui jusqu’ici souffraient d’un déficit d’images dans le cinéma iranien.

Sur le plan esthétique, la plupart des films affichent un réalisme de bon aloi qui accorde une grande place aux dialogues. Moha Arzhang y voit notamment l’influence d’un cinéaste très populaire comme Ashghar Farhadi qui dissèque les rapports humains au scalpel. D’après lui, Farhadi est un cinéaste nécessaire, quoi que moins original, car il ramène à l’art du story telling : « il permet au public de comprendre les règles qui structurent la narration. » En revanche, deux films traversés par l’idée du deuil (les très beaux Marziyeh et Lay My Bed in the Room) peuvent être davantage rattachés au cinéma de Kiarostami de par l’importance qu’ils accordent aux non dits, aux silences, à la fameuse « pause kiarostamienne », ajoute Moha Arzhang. Sans parler des séquences tournées en voiture où l’habitacle devient le petit théâtre des comportements humains. Deux autres films se démarquaient de la sélection de par leur style. Dans le huis clos d’un salon de coiffure, Highlight réussit à brosser un portrait nuancé et inédit de la société iranienne en s’attachant à une multiplicité de personnages, dont une transexuelle, tous prisonniers de ces jeux de miroir où chacun tente de s’approcher de sa propre vérité. Enfin, Daad réalisé par Moha Arzhang lui-même, surprenait par la portée universelle de son thème et l’originalité de son écriture. Une écriture recourant à des effets spéciaux (écran vert, reconstitution de miniatures persanes colorées) qui, de par leur simplicité, réussissent à préserver une innocence du cinéma tout en jouant de l’hybridité et de l’impureté des formes. Se plaçant plus ouvertement sur un terrain philosophique et politique, Daad renvoie subtilement dos à dos toutes les idéologies, qu’elles soient issues de la société civile (la révolution française et ses morts est évoquée) ou des milieux religieux.

Face à tous ces films révélateurs des tensions qui agitent la société iranienne et sur lesquels souffle un vent de liberté, on ne peut que souhaiter que ce florilège de courts métrages soit reprogrammé à la Cinémathèque dans un proche avenir et qu’il inaugure un cycle régulier qui rassemblerait chaque année le meilleur de la production.

Ce texte est nourri d’une conversation à bâtons rompus que l’auteur de cet article a eue, le 4 octobre 2019, avec Moha Arzhang, coprogrammeur de l’événement avec Simon Galiero.

Moha Arzhang

Image d’en-tête : Daad de Moha Arzhang (2012)


8 octobre 2019
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