Chroniques

Cinéphilie de confinement IV

par Alexandre Fontaine Rousseau

23 avril 2020
Equinox Flower, Yasujirō Ozu (1958)

Il y a plusieurs bonnes raisons d’affirmer que Ozu est l’ultime cinéaste de confinement. Son attention aux détails, aux espaces, aux objets… Une bouilloire rouge n’ayant jamais droit à un gros plan, par exemple, devient ainsi par sa simple présence un subtil point d’ancrage de sa mise en scène. Toujours, chez lui, on a l’impression que l’image est habitée. Que les humains ont eu tout le temps nécessaire pour s’installer, s’enraciner dans leur environnement et par extension dans le plan.

Cinéaste du quotidien, Ozu est aussi un cinéaste de la répétition. Les même enjeux, les mêmes cadrages, les mêmes interprètes. C’est l’autre raison pour laquelle son oeuvre semble s’inscrire si naturellement dans l’air du temps. Comme les jours qui passent et se ressemblent, au point qu’ils se fondent et se confondent les uns dans les autres, ses films s’entremêlent dans mon esprit – à un point tel que je ne sais jamais trop lequel est lequel ou encore si j’ai vu un tel ou un tel.

Prenez Equinox Flower. Il m’aura fallu près d’une heure avant de me souvenir que je l’avais déjà regardé il y a environ dix ans, à l’époque où je travaillais dans un club vidéo. Depuis le début du film, je ressentais une impression de familiarité qui aurait par ailleurs très bien pu être imputable à la nature même de l’oeuvre de Ozu. Mais c’est un drôle de petit détail à l’arrière-plan qui m’a confirmé que j’avais déjà vu celui-ci : une publicité pour une marque de whisky représentant deux chiens, un noir et un blanc. Notre mémoire, parfois, est étrangement faite.

 

24 avril 2020
Good Morning, Yasujirō Ozu (1959)

Je confonds tous les Ozu entre eux, exception faite de celui-ci. Good Morning, c’est celui avec toutes les blagues de pets. C’est facile de s’en souvenir. Après tout, ce ne sont pas tous les chefs-d’oeuvres de l’histoire du septième art qui reposent sur une telle litanie de flatulences. On parle ici d’un véritable feu roulant de gaz, parfois échappés à la chaîne selon une chorégraphie savamment orchestrée. Voilà qui devrait convaincre une bonne fois pour toutes les derniers sceptiques qui trouvent encore le cinéma de Ozu un peu trop austère à leur goût.

Derrière cet humour assumé, enfantin dans ses obsessions mais raffiné dans son exécution, Ozu explore pourtant les mêmes tensions que dans ses films plus sérieux. Ici, deux garçons font la grève de la parole dans l’espoir de convaincre leurs parents d’acheter une télévision. Une manière, pour le cinéaste, de revenir sur ce sempiternel conflit entre les générations qui prend toujours chez lui la forme d’une opposition entre modernité et tradition.

Ce qui étonne, ici, c’est surtout jusqu’à quel point la mise en scène de Ozu se prête bien aux exigences formelles de la comédie. La rigueur phénoménale avec laquelle il structure l’espace, tant à travers le découpage que le cadrage, lui permet de construire ses gags avec précision; les plans « communiquent » toujours entre eux, ce qui permet de créer des enchaînements de gestes et d’actions parfaitement lisibles qui aboutissent toujours élégamment à leur chute. Enfin. Dans la mesure où un pet peut être élégant.

 

25 avril 2020
Late Autumn, Yasujirō Ozu (1960) 

Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué comme ça, Ozu commencera à tourner des remakes de ses propres classiques dans les dernières années de sa vie. Un an après Floating Weeds, reprise de son film de 1934 A Story of Floating Weeds, le cinéaste s’attellera ainsi à la tâche de refaire le Late Spring de 1949 sous le titre de Late Autumn. Comme s’il cherchait de plus en plus consciemment à creuser ce sillon de la répétition, explorant à travers de tels échos le réseau de liens unissant toutes ses oeuvres les unes aux autres.

Cette démarche épouse admirablement le regard cinéphile, dans tout ce qu’il a d’attentif, voire de fondamentalement obsessif. Quand on regarde ces films les uns à la suite des autres, les rappels et les résonances deviennent encore plus probants – surgissant parfois des plus menus détails. On reconnaît par exemple l’enseigne lumineuse du Luna, bar que l’on avait précédemment visité dans Equinox Flower et que l’on apercevra deux ans plus tard dans An Autumn Afternoon.

 Mais ce régime de la répétition ne sert pas uniquement à alimenter notre fétichisme cinéphile. Il permet aussi de retracer avec encore plus de précision l’évolution du regard que pose Ozu sur la société japonaise. Un glissement progressif de sa sympathie s’opère, dans ses films de fin de carrière, d’une génération à une autre. Comme si, à force de vieillir, Ozu en était paradoxalement venu à se rapprocher des jeunes, leur donnant finalement raison dans les itérations ultérieures de ces récits récurrents.

 

26 avril 2020
The End of Summer, Yasujirō Ozu (1961)

Dans The End of Summer, le personnage qu’interprète Setsuko Hara doit donner une pièce de 100¥ à sa fille à chaque fois qu’elle dit qu’elle est vieille. Elle ne fait pourtant pas son âge, à l’instar des autres protagonistes de ce film où Ozu semble s’amuser à inverser les codes de son propre univers. Le patriarche d’une famille de brasseurs de saké se comporte ici comme un gamin, tandis que ses enfants incarnent par leurs agissements un certain conservatisme ancré dans la tradition.

Ici, plus qu’ailleurs dans sa filmographie, Ozu semble vouloir réconcilier ses tendances comiques et ses assises mélodramatiques. Il met en scène les enfantillages de son vieillard turbulent avec une légèreté, un humour dont les accents cabotins rappellent parfois Good Morning. Mais, en même temps, la mort semble plus que jamais obséder le cinéaste. Il en filme de manière frontale les indices et les manifestations, comme s’il cherchait à l’accepter en la confrontant de cette manière.

Mais si Ozu agite le spectre de la mort, au final, c’est principalement pour célébrer la beauté de la vie. Personne n’échappe à cette fatalité, alors aussi bien profiter de ce qu’on a tant qu’on est là. La conclusion du film semble donner raison à ce vieil homme ayant refusé jusqu’à la toute fin de se ménager, tandis que Setsuko Hara encourage sa fille à se marier par amour plutôt que par sens du devoir. « Tu es jeune », lui dit-elle, « je voudrais que tu sois aussi heureuse que possible. »

 

Où voir ça? Yasujiro Ozu 


27 avril 2020
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