Chroniques

Cinéphilie de confinement IX

par Alexandre Fontaine Rousseau

26 mai 2020
Black Magic, Gregory Ratoff (1949)

La force d’Orson Welles est telle que l’histoire du cinéma a de la difficulté à l’accepter dans le rôle de « simple acteur ». Il faut toujours, lorsqu’il n’a pas mis en scène un film, qu’on lui imagine une fonction de réalisateur fantôme. Voyez comment, au fil des ans, on a pu retirer à Carol Reed le titre d’auteur de son propre chef-d’oeuvre The Third Man en insinuant que Welles l’avait orchestré à sa place.

Une rumeur semblable plane au sujet du Black Magic de Gregory Ratoff, à la différence près qu’il ne s’agit pas d’un grand film et qu’on en parle par conséquent moins souvent. À n’en pas douter, le scénario paraît d’ailleurs taillé sur mesure pour Welles. Qui d’autre que lui, en effet, pourrait nous faire croire qu’il peut contrôler les esprits par la simple force de son regard? Si un acteur était né pour jouer le rôle d’un hypnotiste, c’est très certainement lui. 

Il faut bien admettre qu’en tant que pure présence à l’écran, Welles exerce une telle fascination qu’il transcende aisément l’anonymat relatif de cette adaptation des Mémoires d’un médecin d’Alexandre Dumas. Il incarne ici un Cagliostro réellement hypnotisant, au point où la caméra semble se soumettre à sa volonté dès qu’il apparaît dans un plan. Qu’il ait ou non mis en scène le film, Welles le dirige dès qu’il se pose dans le cadre.

Son pouvoir d’attraction est tel qu’il semble carrément s’affranchir de ce qui l’entoure, existant en retrait de tout dans un tout autre film qui lui appartiendrait totalement. La direction photo, sans relief quand vient le temps d’éclairer les autres comédiens, gagne en richesse et en profondeur quand il s’agit de mettre Welles en valeur; et c’est de l’intensité soutenue de son regard que l’on se souvient, alors que le reste du film se dissipe dans notre mémoire. 

 

30 mai 2020
Beggars of Life, William Wellman (1928)

William Wellman n’est pas n’importe qui. On lui doit notamment The Public Enemy, avec James Cagney, ainsi que le splendide Ox-Bow Incident de 1942. En 1928, lorsqu’il réalise Beggars of Life, il vient de remporter l’année précédente le tout premier Oscar du meilleur film pour Wings. Ce n’est pourtant pas pour son cinéaste que l’on regarde aujourd’hui ce long métrage mettant en vedette la légendaire Louise Brooks. 

Louise Brooks est une actrice fascinante, d’une modernité saisissante. Elle ne semble pas exister tout à fait à la même époque que le reste de la distribution, avec ses cheveux courts et ses vêtements de garçon qui lui confèrent un look vaguement androgyne. Beggars of Life lui appartient d’ailleurs entièrement : il s’agit véritablement du film d’une star, illuminant chacun des plans dans lesquels elle apparaît. 

Pourtant, la mise en scène de Wellman ne repose pas entièrement sur le charisme foudroyant de Brooks. Elle comporte son lot de moments brillants, de scènes formidables dont la portée dramatique remarquable tient au fait qu’elles sont orchestrées d’une main de maître. Certaines scènes prédisent d’ailleurs les thèmes que Wellman va explorer dans The Ox-Bow Incident : la nature relative de la justice improvisée des masses, notamment. 

Mais même durant les scènes de groupe, Brooks opère invariablement comme un centre de gravité autour duquel l’action s’articule. On dit souvent de Beggars of Life qu’il s’agit du meilleur des films américains dans lesquels elle a joué. Un an plus tard, elle ira en Allemagne pour tourner Pandora’s Box et Diary of a Lost Girl avec G.W. Pabst – généralement considérés comme étant les deux plus grands films de sa carrière.

  

30 mai 2020
Diamonds for Breakfast, Christopher Morahan (1968) 

On associe généralement Marcello Mastroianni aux films qu’il a tourné avec des cinéastes tels que Federico Fellini, Michelangelo Antonioni, Vittorio de Sica, Ettore Scola ou Pietro Germi. Son statut de plus grande vedette de l’histoire du cinéma italien paraît encore aujourd’hui indiscutable. Il est donc particulièrement étonnant de le découvrir si loin de chez lui, dans une comédie britannique débile où il incarne le dernier héritier de la famille royale russe.

Dans Diamonds for Breakfast, Mastroianni cabotine allègrement d’une scène à l’autre en capitalisant avec un air amusé sur son statut de sex symbol international. Un scénario parfaitement décousu le place à la tête d’une bande de voleuses cherchant à mettre la main sur les bijoux de ses ancêtres, dans une sorte de Ocean’s Eleven à rabais où une partie du plan implique d’atteler un petit carrosse ridicule à un chien qui l’est tout autant. 

Voici donc un film où chaque coupe semble nous mener à une idée plus ridicule et improbable que la précédente, à commencer par celle d’affubler Mastroianni d’un costume de tsar cheap et d’une fausse moustache pour qu’il puisse incarner son propre aïeul au cours d’une série d’étranges flashbacks télépathiques où il en vient ainsi à discuter avec lui-même. Je vous épargnerai la description détaillée d’une scène de chasse au pigeon dans Trafalgar Square. 

On se demande évidemment ce qu’un acteur de la trempe de Mastroianni vient faire dans une farce aussi grosse. Mais force est d’admettre qu’il semble prendre plaisir à changer de costume excentrique à chacune de ses apparitions, entre deux blagues terriblement datées sur ses prouesses sexuelles. À défaut d’être un bon film, Diamonds for Breakfast est assez improbable pour entretenir une sorte d’amusement médusé du début à la fin.


1 juin 2020