Chroniques

Cinéphilie de confinement V

par Alexandre Fontaine Rousseau

30 avril 2020
The Horror of Party Beach, Del Tenney (1964)

Au début de toute cette histoire de confinement, les gens s’imaginaient qu’ils allaient réaliser de grands projets. Lire l’intégrale de Proust, par exemple. J’ai fait partie de ces gens et j’ai fait de mon mieux. Mais, après quelques semaines, je crois que nous avons collectivement révisé nos ambitions à la baisse. Mettre des pantalons à chaque jour me semble désormais un objectif plus réaliste que celui d’écrire mon grand roman américain.

Sur le plan cinéphile, c’est un peu la même chose. Après m’être convaincu que j’aurais enfin le temps de regarder Satantango d’un bout à l’autre, j’en suis désormais arrivé au point où je me dis des choses comme « tiens, je n’ai jamais vu The Horror of Party Beach. » C’est un peu l’équivalent cinématographique de ce sac de chips que j’ai résisté à la tentation de m’acheter durant des semaines, à chaque fois que j’allais à l’épicerie, avant de le manger en une soirée. 

The Horror of Party Beach, à l’instar du sac de chips, livre la marchandise qu’il se promet de livrer : des jeunes qui dansent sur la plage, des gangs de motards qui viennent semer la pagaille, des monstres en caoutchouc qui attaquent tout ce beau monde… Les vingt premières minutes du film sont d’ailleurs étonnamment dynamiques, avant que la mise en scène ne se dégonfle pour enfiler un à la suite de l’autre tous les clichés plaisants de ce genre de série B.

 

1er mai 2020
Night Tide, Curtis Harrington (1961)

Ce petit moment passé sur la plage m’a donné le goût de rester encore quelques temps sur le bord de l’eau. C’est cet état d’esprit qui m’a amené à revisiter le très beau Night Tide de Curtis Harrington, récit onirique et possiblement surnaturel dans lequel un marin errant sur les quais de Venice Beach en Californie tombe amoureux d’une mystérieuse jeune femme qui serait peut-être (ou non) une véritable sirène.

Il y aurait une bonne chanson de Tom Waits à faire avec ce long métrage, ses cabarets jazz enfumés, ses vieux loups de mer alcooliques et ses sirènes de fêtes foraines. Malgré ses moyens limités, Harrington arrive à construire de toutes pièces un folklore parfaitement incarné – établissant une atmosphère hantée et éthérée dont la poésie particulière transcende ces quelques maladresses qui trahissent les origines modestes du film. 

Night Tide se situe à la croisée des chemins, quelque part entre la série B et l’avant-garde. Il y a quelque chose de la Nouvelle Vague dans les libertés que se permet Harrington et quelque chose du cinéma expérimental dans sa manière d’instiller le doute, d’ouvrir l’image à une ambiguïté fondamentale qui relève à la fois du fantastique et de l’esthétique pure. La présence d’un jeune Dennis Hopper, dans le rôle principal, contribue aussi à l’étrangeté de l’ensemble.

 

3 mai 2020
Dementia, John Parker (1955) 

Je pense au Los Angeles Plays Itself de Thom Andersen, brillant essai cinéphile dans lequel le réalisateur américain catalogue les innombrables apparitions de cette ville à l’écran. Après avoir vu ce film, il y a quelques années de cela, je m’étais dit qu’il serait intéressant d’ancrer mon parcours cinéphile dans la notion du lieu. Une énième idée passagère, qui s’est depuis égarée parmi les autres, en l’honneur de laquelle je décide toutefois de rester à Venice Beach encore un peu.

Cette volonté se transforme ainsi en opportunité de découvrir l’étrange et fascinant Dementia de John Parker, ballade nocturne aux accents surréalistes et proto-féministes dans les bas-fonds de la métropole. Empruntant aux codes de l’horreur et du film noir, cette obscure production américaine suit le parcours cauchemardesque d’une meurtrière poignardant les hommes qu’elle croise au hasard de ses déambulations.

Tourné en 1953, le film de Parker s’est semble-t-il buté à une censure impitoyable avant d’être finalement distribué de manière confidentielle en 1955. Il sortira de nouveau deux ans plus tard sous le titre Daughter of Horror, affublé cette fois d’une narration en voix off. La version originale, entièrement muette, explore quant à elle une veine unique – s’imposant comme un véritable petit bijou de cinéma expérimental déguisé en film d’exploitation tendancieux.

 

3 mai 2020
Touch of Evil, Orson Welles (1958)

On fait passer Venice Beach pour Los Robles (et Charlton Heston pour un policier mexicain) dans le Touch of Evil de Orson Welles. Mais on la reconnaît toujours malgré tout, avec son architecture si particulière, son air malfamé et son petit côté vaguement beatnik; et personne ne l’a jamais filmée comme Welles le fait ici, avec cette formidable virtuosité qu’établit d’emblée le fameux plan-séquence sur lequel débute le tout. 

Je pourrais parler longuement de la manière, magistrale, dont se déplace constamment la caméra de Welles. Expliquer en détails à quel point chaque cadrage et chaque recadrage vient préciser et nuancer la narration. Je ne ferais au final que répéter ce qui a été dit maintes et maintes fois sur un chef-d’oeuvre se passant désormais de présentations. Mes illuminations, mes impressions face à Touch of Evil n’ont rien d’exceptionnel. 

Ce qui me paraît plus étonnant, au final, c’est l’improbable chemin m’ayant amené jusqu’ici. L’idée que c’est The Horror of Party Beach de Del Tenney qui m’a indirectement permis de revisiter Touch of Evil m’amuse. Je ne sais pas trop s’il y a une leçon à tirer de tout cela. Peut-être qu’il faut savoir se faire confiance, accepter de se dire que mêmes nos choix les plus discutables nous amèneront toujours quelque part. 

Bof. On dirait déjà une excuse pour m’acheter un autre sac de chips.


4 mai 2020