Chroniques

Cinéphilie de confinement VII

par Alexandre Fontaine Rousseau

11 mai 2020
The Fifth Cord, Luigi Bazzoni (1971)

Les couleurs éclatantes du Love Witch d’Anna Biller ont éveillé en moi des envies de meurtres et mystères à l’italienne, d’interminables poursuites dans d’innombrables cages d’escalier, de bouteilles de whisky J&B insidieusement disposées mais savamment éclairées ainsi que de trames sonores signées Ennio Morricone ou Bruno Nicolai. Quand l’appel du giallo se fait sentir, j’ai bien du mal à y résister.

Avec son tueur ganté de noir et son enquête tarabiscotée, The Fifth Cord satisfait nos attentes en respectant scrupuleusement toutes les règles du genre. Le film de Bazzoni, en fait, les applique presque trop soigneusement. On a parfois l’impression d’assister à une leçon. Giallo 101. Heureusement que la direction de la photographie est assurée par le génial Vittorio Storaro : chaque plan individuel transcende ainsi un tout quelque peu générique.

Ayant déjà vu le film et me souvenant de l’identité du tueur, j’ai pu cette fois-ci me concentrer entièrement sur les somptueuses compositions de Storaro. Mon regard s’égare ainsi dans ses images impeccables, quitte à perdre de vue l’intrigue de temps en temps. Réflexions sur réflexions, cadres à même le cadre : la photographie crée ici des labyrinthes dont les méandres sont finalement plus absorbants que ceux du récit.

On reconnaît d’ailleurs, dans ces préoccupations plastiques, l’influence et la modernité d’un Antonioni. Les environnements, chez Bazzoni, sont le reflet d’une incertitude qui paraît de prime abord liée à l’enquête, mais dont la nature réelle s’avère plus profonde, presque existentielle. L’architecture crée des espaces où les êtres semblent errer, où les rapports humains sont constamment faussés et où les apparences sont nécessairement trompeuses.

 

12 mai 2020
The Forbidden Photos of a Lady Above Suspicion, Luciano Ercoli (1970) 

Les gens associent généralement le giallo au cinéma d’horreur. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas totalement vrai non plus. Prenez The Forbidden Photos of a Lady Above Suspicion, par exemple. Si les origines du genre lorgnent du côté du roman de gare, on retrouve celui-ci au rayon des Harlequin. On a l’impression, en le regardant, d’être tombé sur un drôle de soap d’après-midi ponctué d’un ou deux meurtres pour rendre le tout plus intéressant.

C’est ce parfum de scandale un peu cheap qui fait tout le charme, au demeurant fort discutable, du film de Luciano Ercoli. Le scénario s’appuie avec une complaisance bien assumée sur des clichés qui font ici office d’assises narratives : la femme au foyer dépressive qui ferait tout pour son mari, l’amie aux mille amants qui alimente sa jalousie, l’homme d’affaires accusé d’un crime par un maître-chanteur au regard incandescent…

L’aspect cauchemardesque du récit tient d’abord au fait que personne ne semble croire la pauvre Minou lorsqu’elle se dit victime de harcèlement, que sa parole et sa perception des événements sont constamment remises en doute. Sexisme à l’ancienne oblige, le film ne semble pas toujours tout à fait conscient de la troublante justesse de cette prémisse. Mais il ne paraît pas non plus totalement insensible à la nature tragique du drame qui se trame.

En effet, The Forbidden Photos of a Lady Above Suspicion est une sorte de polar anti-romantique dans lequel l’intrigue sert à exposer tous ces rapports de force qui relèvent de l’oppression dans la vie de ses protagonistes féminins – à commencer par cette domesticité, associée au mariage, qui étouffe Minou dès les toutes premières scènes du film. La résolution offre d’ailleurs une solution teintée d’ironie à ce problème.

 

13 mai 2020
The Case of the Scorpion’s Tail, Sergio Martino (1971)

Si Mario Bava et Dario Argento ont inventé le giallo, Sergio Martino va cimenter une bonne fois pour toute notre définition du genre avec les cinq films qu’il tourne entre 1971 et 1973 : The Strange Vice of Mrs. Wardh, Your Vice Is A Locked Room and Only I Have the Key, All the Colors of the Dark, Torso ainsi que ce Case of the Scorpion’s Tail dans lequel il quitte l’Italie pour nous faire visiter la Grèce et l’Angleterre.

The Case of the Scorpion’s Tail est un film parfaitement malhonnête, multipliant les fausses pistes avec une mauvaise foi impeccable. En plus de nous refaire le coup de Psycho en éliminant sa protagoniste principale au bout d’une vingtaine de minutes, Sergio Martino joue constamment sur notre perception des événements par l’entremise de sa mise en scène. L’image, ici, ne nous informe pas. Elle nous induit constamment en erreur.

On tire par conséquent un plaisir indéniable du fait de revoir ce film en toute connaissance de cause, en sachant qu’il ne nous dit pas nécessairement la vérité ou l’embrouille du moins toujours à tour de bras. Il faut accepter la règle du jeu – c’est-à-dire que tous les coups sont permis, à commencer par les plus déloyaux, pour dérouter le spectateur. Ce n’est pas tant que la résolution est improbable, mais plutôt qu’elle s’avère accessoire dans toute cette histoire.

Toutes les entourloupes de l’intrigue, somme toute, font écho aux pirouettes constantes qu’effectue la caméra pour nous tenir en haleine et nous surprendre. On ferait d’ailleurs fausse route en essayant d’intellectualiser à outrance celles-ci. Le giallo, après tout, relève assurément du divertissement populaire. Ses extravagances stylistiques sont, à l’image de ses décors exotiques, au service d’un spectacle qui ne se prend jamais trop au sérieux.

 

Image d’ouverture: The Fifth Cord


20 mai 2020
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