Chroniques

Communautés en ligne – Les conversations de la nouvelle cinéphilie

par Sylvain Lavallée

De la salle de cinéma à notre salon, la taille de l’écran a sans doute rétréci, mais les possibilités d’échange se multiplient, et des communautés se forment autour d’une nouvelle forme de cinéphilie.

Les souvenirs que nous gardons du cinéma en salle sont indissociables de nos compagnons de visionnement (ou de notre solitude face à l’écran) et des conversations qui s’ensuivent : la remarque éclairante de l’un, soulignant un détail qui nous avait échappé ; notre enthousiasme, s’amplifiant lorsqu’il est partagé par nos pairs et à l’inverse notre déception, quand il se fait refroidir par l’indifférence des autres ; les disputes, les arguments, l’émerveillement qui cherche ses mots, l’émotion que nous tentons de cacher par pudeur, la connivence quand tous ont l’impression d’avoir vu le même film, partagés la même expérience… Peut-être parce qu’il vient nous chercher en privé, au fond d’une salle obscure, alors que nous sommes entourés d’individus qui sont, eux aussi, touchés (ou non) d’une manière intime, le cinéma incite à ce partage, à joindre son expérience à celle des autres.

Le dispositif de la salle, avec ses spectateurs solitaires réunis face au même écran, permet sans doute de mieux illustrer cette dimension collective, communautaire, caractéristique du cinéma. Mais même une fois déménagée sur des écrans privés, elle ne disparait pas entièrement : en effet, les réseaux sociaux perpétuent cette sociabilité propre à l’expérience cinématographique, en étendent la portée, la poursuivent autrement à travers des communautés élargies, alors que les conversations se déplacent de la sortie de la salle vers les blogues, les forums, Twitter, Letterboxd, Facebook, etc.

OUVRIR LA CONVERSATION

Au premier abord, ces plateformes compensent pour le compagnon manquant, alors que le cinéma devient de plus en plus une expérience privée, surtout pour le cinéphile enchaînant film après film depuis son salon (sans doute l’usager-type de ces plateformes, en particulier les plus spécialisées). Mais elles viennent surtout redéfinir la forme que prend ces conversations, d’abord par les dynamiques d’interaction distinctes que génère chaque plateforme, et ensuite par ce passage de la parole à l’écriture, permettant un temps de réflexion et un travail plus approfondi sur le style et le contenu. Certaines des interventions sur ces plateformes imitent ainsi, ou se confondent, avec la critique professionnelle, elle qui tenait déjà du compagnon, participant aux conversations autour d’un film.

Nous nous rappelons à quel point l’essor des blogues, vers la moitié des années 2000, a secoué la critique, qui n’a alors eu de cesse de débattre de sa mort, paradoxalement sur ces mêmes pages Web, jamais aussi vivantes que lorsqu’elles étaient consacrées à cet enjeu. Sans refaire ce débat, qui apparaît un peu ringard aujourd’hui, soulignons qu’il a permis de mettre en lumière cette pluralité de voix, qu’il faut voir moins comme une compétition que comme un complément à ce que la critique peut offrir. Ce n’est pas un hasard si c’est par le blogue, plus que les forums, existant pourtant depuis les premiers balbutiements d’Internet, qu’est née cette question : opérant souvent en huis clos (sur certains, seuls les membres peuvent inviter de nouveaux participants), de manière plus confidentielle, et à partir d’une formule plus démocratique (du moins pour ceux qui sont membres), où chacun peut lancer un fil de discussion, les forums apparaissent plutôt comme des conversations s’empilant pêle-mêle sur des sujets divers. Pour sa part, le blogue s’organise autour d’une figure centrale, publiant régulièrement des textes d’une certaine envergure, une forme assez proche de celle de la critique, où l’auteur est respecté comme source d’autorité, et où les participants qui commentent demeurent assujettis au texte qu’ils peuvent bien sûr contester, tout en digressant au fil de la conversation (les commentaires sont relégués à la fin de l’article et le lecteur peut facilement les ignorer).

Cependant, un bon blogue suppose un auteur capable d’ouvrir son texte à la discussion, et même s’il demeure une autorité, surtout lorsqu’il s’agit d’un critique déjà établi, ou écrivant au sein d’un journal ou d’un organisme réputé, cette position doit avant tout servir le maintien de la communauté sans laquelle le blogue perd sa raison d’être. La forme ne serait rien sans cette ouverture à la conversation, qui, durant sa belle période, s’étendait aussi aux autres blogues, se relançant souvent entre eux sur des sujets d’actualités, ou sur le film du jour. Les professionnels pouvant réagir aux blogues personnels et vice-versa, la communauté s’élargissait ainsi à partir de ce réseau grandissant, les intervenants participant au débat au même titre que les rédacteurs. Il y avait là un choc nécessaire et salutaire, permettant de renverser une certaine idée officielle du cinéma, ou du moins de faire éclater la rigidité de son cadre d’expression, en incluant dans la conversation des voix qui ne pouvaient être entendues auparavant. Un bouleversement bien relatif toutefois, les voix les plus minoritaires, dissidentes, devant se contenter de s’exprimer dans des espaces plus discrets, non-rémunérés, dans les sections de commentaires ou sur des blogues personnels, sans l’autorité qui demeure associée au critique professionnel.

CINÉPHILIE 2.0

« Tout le monde a deux métiers : le sien et celui de critique de cinéma » : cette boutade célèbre de François Truffaut ne cherchait pas à miner la fonction de la critique professionnelle, mais plutôt à souligner à quel point le cinéma établit un rapport intime, singulier, avec chaque spectateur, une relation se caractérisant aussi par un désir de partage. Plus que sur le blogue, où l’auteur conserve son statut privilégié et son aura de supériorité, c’est ce que rend visible un réseau comme Letterboxd où les usagers peuvent tenir un journal de visionnement, en notant et/ou écrivant sur les films qu’ils voient : tous ont alors la possibilité d’y exercer le métier de critique. Une diversité de voix s’y côtoient, des plus académiques au journal personnel, du texte élaboré, mûri, à la première impression écrite dès le générique de fin. Des styles d’écriture, des habitudes de visionnement, des corpus privilégiés, révèlent ainsi des personnalités et des goûts singuliers. Des communautés se forment à partir des intervenants les plus rassembleurs, et même anonymes, les participants peuvent rapidement développer une familiarité qui tient du compagnonnage (comme dans le cas des blogues et des forums).

Mais s’il faut saluer les qualités égalitaires ou inclusives de ces réseaux sociaux, il faut aussi nuancer car ceux-ci fonctionnent en troquant le prestige du critique établi, salarié, pour celui de la popularité, et ils peuvent alors favoriser le repli sur une clique aux goûts communs, sans compter que les intervenants demeurent de formidables générateurs de contenu non rémunérés. Comme souvent avec Internet, le potentiel de démocratisation, d’ouverture, dépend de l’usage que nous en faisons, et cet atout est parfois contrebalancé par un système de hiérarchisation basé sur le nombre de Like ou de pages vues. Le fil d’activité de Letterboxd transmet en ordre chronologique les interactions de tous ceux que nous suivons, et ce sans hiérarchie, mais pour se démarquer et additionner les Followers, un usager n’a d’autre choix que de jouer le jeu lui permettant d’accumuler les Like. Une nouvelle cinéphilie émerge ainsi de ces dynamiques particulières, à la fois surspécialisée (si nous pensons aux fans, qui décortiquent chaque image provenant de Marvel, par exemple, qu’il s’agisse d’un long métrage ou d’un simple teaser) et éclectique, cherchant à faire éclater le cadre rigide de l’histoire du cinéma, écrite depuis une cinéphilie traditionnelle en salle. C’est d’ailleurs sur les forums de Mubi qu’est né au début des années 2010 le vulgar auteurism, un courant dans la critique anglophone, qui voulait réhabiliter des cinéastes de genre considérés comme négligés. Entre ces critiques, nés sur et formés par les réseaux sociaux, les fans qui exercent leur pression sur les blockbusters à venir, et la possibilité, pour les studios, d’aller chercher les tendances et l’opinion du public sur ces plateformes, c’est toute une manière de penser le cinéma qui se réécrit.

Mais ces communautés de plus en plus florissantes et à l’influence grandissante nous rappellent surtout que ces conversations participent à l’histoire du cinéma, tout en révélant à quel point elles ont toujours fait partie de notre expérience, entre solitude et sociabilité. En temps de confinement, alors que nous sommes plus isolés que jamais face à nos écrans, frappés de nostalgie en essayant de se rappeler du dernier film vu en salle, au souvenir de ces corps amassés dans la même pièce, tous tournés vers le même écran, ces communautés virtuelles perpétuent une autre forme de cinéphilie, gardant le cinéma vivant par leurs conversations enthousiastes.


28 août 2020