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Chroniques

Décès de Michael Glawogger

par Apolline Caron-Ottavi

Alors que nous apprenions la mort du cinéaste autrichien Michael Glawogger lors du tournage de son dernier film au Libéria, nous republions ce texte paru dans le dossier «100 cinéastes qui font le cinéma contemporain» (revue 24 Images, numéro 163)

L’Autrichien Michael Glawogger est un cinéaste prolifique, alternant documentaires et fictions, après s’être essayé à ses débuts à l’expérimental. Mais c’est avant tout par sa trilogie documentaire sur le travail : Megacities (1998), Workingman’s Death (2004) et Whore’s Glory (2011) qu’il a marqué le cinéma contemporain par une démarche remarquable, par sa capacité à mettre en scène de façon saisissante des sujets arides, sans jamais tomber dans la complaisance ou l’esthétisme de la misère. Chacun de ces trois films explore une même condition humaine aux quatre coins de la planète : la survie dans quatre mégalopoles (Megacities), cinq états du travailleur prolétaire dans un monde où il n’est plus vraiment visible (Workingman’s Death), trois formes de prostitution féminine (Whore’s Glory). Il y a des risques à adopter ces perspectives multiples qui sont celles de la globalisation. Mais Glawogger ne cède jamais à la facilité de la comparaison : les espaces qu’il choisit sont mis en tension, les frontières se dissolvent (entre pays dits du nord et du sud, entre contextes traditionnels et conséquences du capitalisme), et il s’en dégage une véritable réflexion sur l’expérience humaine du travail. Un chapitre n’est pas là pour relativiser celui qui suit ou précède, mais pour lui répondre, et on ne se retrouve ainsi jamais dans le « cas particulier » l’anecdote ou l’approche didactique. Enfin, ces choix n’empêchent pas l’individu de demeurer au centre de ces immenses fresques. Glawogger ose magnifier les hommes et les femmes qu’il filme sans jamais adoucir leur condition ou la violence de ce qu’ils vivent. Les couleurs, les envolées musicales, l’ampleur des cadrages et des mouvements de caméra ne font que souligner leur courage ou leur acharnement à vivre, sans jamais dissimuler la réalité de leur souffrance ou, pire, de leur résignation. En affirmant que le cinéma documentaire se doit d’être avant tout du cinéma, Glawogger offre à ceux qu’il filme un espace nécessaire pour exister dignement.

La bande-annonce de Whore’s Glory


23 avril 2014