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Chroniques

Des assassinats tant et plus…

par Robert Lévesque

Vous avez vu La Première ? La première quoi ? La première premier ministre du Québec ! Pauline Marois, dont les initiales étaient fins prêtes pour attraper la fonction suprême (notons qu’elle les conserva, ses initiales idoines, en épousant monsieur Blanchet). Dans La Première, le documentaire produit et réalisé par Yves Desgagnés, passé en coup de vent au réseau TVA en septembre 2013, il n’y avait rien de trop beau pour la classe ouvrière péquiste dont Pauline 1ère est non pas l’idole instantanée du parti mais l’icône plus ou moins durable – on la dit de béton – de ce vieux parti velléitaire du lendemain qui n’arrive jamais…

Mais qu’à cela ne tienne, pour Yves Desgagnés qui s’est fait son chantre et quasiment sa Riefensthal tant elle représente à ses yeux le triomphe de la volonté, ce lendemain qui tarde à chanter arrivera bientôt ; voyez comme sa Pauline, dont il aurait pratiquement sauvé la vie le soir fatidique du 4 septembre 2012 au Métropolis (je l’ai entendu dire chez Bazzo que c’est lui qui aurait demandé aux gardes du corps de se grouiller et de la mettre à l’écart…), il nous la montre telle qu’elle lui apparaît, parfaite, honnête, merveilleuse, habile, gentille, vaillante, courageuse, perspicace, bien habillée, docile chez le dentiste, laïque discrète, peu ostentatoire au point d’avoir fait payer par l’état une toilette silencieuse pour aller au cabinet sans déranger son cabinet. Sainte, pour ainsi dire…

Mais sainteté parlant, qu’on me permette de souligner à l’iconologue Desgagnés que sa Sainte Pauline du PQ ne serait dans le calendrier que la deuxième. On ne souhaite pas à la sienne (réélue ou pas au printemps qui vient) le sort de la première, Sainte Pauline du cœur agonisant de Jésus, une Italienne du nord arrivée à dix ans au Brésil et pas pour faire le carnaval mais pour s’enfermer au bled de Nova Trento avec que des orphelins, que des miséreux, que des esclaves et que des lépreux, et y attraper (Dieu est si vache avec les meilleurs !) un diable de diabète à un point tel que de crise en crise elle se fit amputer un bras, puis devint aveugle… Le pape polonais la canonisait une larme à l’œil en 2002.

Yves Desgagnés, revenons à lui, n’est pas que l’hagiographe paulinien ; en homme qui a bien saisi le sens des conditions gagnantes c’est également un «analyste-conseil« que le bureau de la première s’attacha pendant le tournage de La Première et qui, tout en réalisant La Première pour l’édification des électeurs, touchait du bureau de la première (le meuble, est-ce toujours celui de Duplessis ?) des chèques de plusieurs milliers de dollars canadiens. Cet homme toujours enthousiaste (et en cela frère de Lorraine Pintal qui vient elle aussi de rejoindre le clan paulinien) est aussi à ses heures, ne l’oublions pas, un metteur en scène de théâtre qui a connu quelques succès mais c’est un cinéaste absolument vaurien, enfin, vaurien, j’emploie  le mot dans son sens ancien : vault rien. Ce n’est pas un voyou Desgagnés, c’est quelqu’un qui, cinéma parlant, ne vaut rien.

Si vous ne le saviez pas déjà, ayant raté son premier film, Idole instantanée, une fantaisie qui est à du Lubitsch ce qu’un ver de terre est à une étoile, eh bien vous le saurez (mais ne m’en veuillez pas trop, chers amis) en regardant le 3 mars à 19 heures sur Ciné Pop (ou à 2h20 de la nuit le 4 mars pour les insomniaques désespérés assez masochistes pour écouter ça…) ce qu’il a fait du Roméo et Juliette du cher grand Will de Stratford-on-Avon. Entre ses mains d’inefficace faiseur, la chose élizabéthaine est devenue une histoire bien de chez nous, une bluette montréalaise à la Guzzo, un rodéo nono, une calamité scénaristique, un navet ratatiné, un citron atermoyé et sans aucun doute possible le pire film fait au Québec depuis le tout premier, Le Père Chopin de Fédor Ozep en 1945, battant à plate couture le Caïn scénarisé par Réal Giguère dit jadis le Gros Jambon, Les Colombes et le Bingo de Jean-Claude Lord, le Camping sauvage de Sylvain Roy et Guy A. Lepage, le Hot Dog de Marc-André Lavoie, l’Aurore de Luc Dionne,  et tant qu’à être dans les navets, La terre à boire du bien oublié Jean-Paul Bernier.

Désastre intime dans ce désastre général, on a mal au cœur  quand on voit que Jeanne Moreau, Mademoiselle Moreau, la Moreau des Truffaut et des Malle, la Moreau des Demy et des Antonioni, la Moreau d’Eva et la Moreau de Querelle, la Moreau qui joua le rôle de la prostituée Doll Tearsheet aux petits soins avec l’ivrogne bouffon du prince Hal dans le Falstaff d’Orson Welles, a pu être si mal conseillée et tomber si bas en acceptant de jouer pour ce jovial analyste-conseil la mère-grand de Juliette Véronneau qui tombe en amour avec Roméo Lamontagne…

Quant au dramaturge Normand Chaurette, qui a signé le scénario de ce Roméo et Juliette de pacotille, rappelons qu’il est l’auteur d’un essai publié aux Presses de l’université de Montréal et intitulé Comment tuer Shakespeare. Eh bien, c’est fait ! Il l’a fait ! Ils l’ont fait ! Mais rassurons-nous, distingués lecteurs, Shakespeare en a vu tant d’autres, des trahisons, des coups bas, des attaques de coupe-jarrets, des saignées, des carnages, des massacres, et des assassinats tant et plus…


27 février 2014