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Chroniques

Des questions importantes : Gérard Grugeau (1951-2025)

par Rodrigue Jean

Je ne me souviens pas quand j’ai rencontré Gérard, mais notre amitié s’est soudée dans l’opposition que l’ONF a menée pour empêcher la sortie du documentaire Hommes à louer, qui portait sur de jeunes toxicomanes et travailleurs du sexe du centre-ville de Montréal. Son soutien et celui d’André Roy ont permis que le film existe et soit diffusé dans sa forme originale.

Je n’ai jamais lu les critiques de Gérard sur mon travail en cinéma, et il le savait bien. Je pense qu’il comprenait que je concevais son travail de critique comme s’adressant à celles et ceux qui auraient pu voir nos films. Nos conversations au sujet du cinéma étaient pudiques, comme si nous voulions préserver le rapport intime de chacun avec les films qui nous guidaient.

Notre amitié et notre travail commun appartenaient au domaine du sensible : Gérard, depuis son travail d’écriture relativement en retrait, et nous, le plus souvent ces 15 dernières années, depuis la rue et les blocages dans la forêt. J’emploie le « nous », car, pour moi, le cinéma ne peut se concevoir qu’en bande, la réalisation n’étant qu’un des rôles concourant à la possibilité d’un film. Au-delà de l’enseignement de Barthes, les comédiennes et les techniciennes de cinéma du mouvement #MeToo en France nous l’ont rappelé, la question de l’auteur au cinéma est surfaite et correspond plus à une entreprise exploitée par l’industrie culturelle qu’à la réalité de la fabrication d’un film. L’impunité créée par cette situation concourt aux abus que l’on connaît.

Gérard n’était pas d’accord avec cette interprétation des métiers du cinéma. Cependant, cela ne l’empêchait pas d’être sensible au travail de recherche fondamentale que nous avons entrepris en collectif pour les films tournés au plus près de personnes subissant la pauvreté et la violence. Contrairement à plusieurs, qui n’y voyaient qu’un engagement social et politique souvent méprisé dans les milieux artistiques sous le libéralisme des 40 ou 50 dernières années, il a bien senti que cela participait d’une recherche en cinéma qui s’accordait avec ce qui était en train d’advenir. Et, ce qui est arrivé, Gérard, tu l’as vu avant ta mort avec le retour du fascisme et le massacre en cours de nos sœurs et de nos frères de Palestine, du Soudan et du Congo. Nous, qui avons passé dix ans dans la rue à filmer, nous savions que le fascisme était de retour, étant à la fois témoins et cibles des violences policières.

Personne ne meurt vraiment, ou, du moins, personne ne meurt tant que vivent celles et ceux qui l’ont connu. Pour moi, tu es avec nous et tu participes à la conversation actuelle. Il y a des questions urgentes à se poser sur le cinéma d’ici. Je te les pose à toi, je nous les pose à nous. D’abord, il y a la question de la liberté d’expression soulevée à la sortie d’un film au sujet des Inuit en 2015. Ce film a déchiré notre milieu. Depuis, en Occident, l’extrême droite a armé cette notion de « liberté d’expression » contre les minorités sexuelles et raciales. Aura-t-on le courage de revenir sur cet épisode de l’histoire du documentaire québécois ?

Une autre question fondamentale est celle de l’ethnonationalisme, devenu le cheval de bataille autant des partis politiques traditionnels que de l’extrême droite raciste. Sous le couvert d’un équilibre des positions appartenant à une autre époque, la télévision d’État et les médias d’ici traditionnellement plus à gauche donnent la parole aux sionistes génocidaires, aux racistes et aux islamophobes. Dans un contexte où la télévision et ses plateformes numériques possèdent un contrôle démesuré sur le contenu des films, cette question concerne directement les possibilités de production. De grands films portant sur des situations politiques à l’étranger sont encore tournés par des réalisatrices et des réalisateurs d’ici, comme celui avec les FARC en Colombie. Cependant, quand il s’agit de notre milieu de vie, cette même norme rétrograde du faux équilibre des positions s’applique. Sous le prétexte de combattre les extrêmes, on instaure un centre fictif toujours plus à droite.

Le nettoyage ethnique en cours en Palestine a rendu visibles les visées d’Israël comme colonie de peuplement. Il n’est pas nécessaire de se demander pourquoi les gouvernements du Québec et du Canada appuient le projet sioniste. Le dénoncer reviendrait à admettre que le Québec et le Canada sont également, avant tout, des colonies de peuplement. Sous le couvert d’une supposée réconciliation, le vol des terres et l’oppression des Premiers Peuples se poursuivent comme jamais. Quand notre cinéma reconnaîtra-t-il et prendra-t-il à bras le corps le colonialisme de peuplement dans lequel il évolue ? Pourquoi nos institutions de financement et nos jurys de pairs permettent-ils que les corps des personnes des Premiers Peuples soient représentés dans des états de souffrance ou de mort dans notre cinéma de fiction, alors qu’une loi implicite au cinéma veut que les corps des victimes du nazisme ne puissent être représentés ainsi dans les films sur l’Holocauste ? Quand les langues, la parole, les images, la présence et les territoires des Premiers Peuples feront-ils pleinement partie de notre réalité ?

Gérard, penses-tu que le cinéma d’ici recouvrera son courage pour attaquer de front le repli de la pensée et du discours qui accompagne le déclin de l’Occident ? Penses-tu qu’à l’ère de la reproduction de l’image par l’intelligence artificielle, on pourra toujours dire le monde par le cinéma, au lieu de mettre notre imaginaire et nos désirs au service de la machine ?

Gérard, je me permets de te poser ces questions, car ce sont des questions semblables que nous nous sommes posées de ton vivant. Je sais que c’est beaucoup te demander, que tu n’as pas ces réponses, mais pourrais-tu nous aider à y réfléchir sérieusement ? Repose en paix, mon ami.

Merci.

 

Texte lu par Tatiana Zinga Botao à l’occasion de l’ouverture du cycle de films présentés à la Cinémathèque québécoise avec 24 images : Hommage à Gérard Grugeau. 

Rodrigue Jean lui a demandé de lire ce message à Gérard dans le contexte de l’amitié et de la collaboration récente entre elle, comédienne, et lui, réalisateur d’un long métrage de fiction qui sortira l’an prochain. Gérard est mort pendant le tournage. 


25 septembre 2025