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Chroniques

Douceur, clairvoyance et résistance : Gérard Grugeau (1951-2025)

par Marie-Claude Loiselle et Sylvain L'Espérance

Sa voix savait se glisser en-dessous des images du monde
et doucement les soulever, et les remuer
avec une infinie délicatesse.
Et faire circuler la vie avec les sensations
les formes, la matière, la lumière
les liens invisibles entre les corps et les choses
et toutes les pensées qu’une personne ayant fait de l’écriture sa maison
peut nourrir à partir d’images et de sons.
Une pensée du monde.

Parmi ceux et celles que l’on nomme « critiques »
il y en a qui écrivent pour veiller et pour sauver
avec leur voix musicale et sûre.
Une voix pour s’attarder auprès des films
comme leur ombre lumineuse.
Pour accueillir et protéger ce qu’ils contiennent.
Certaines savent aussi saluer les signes de la vie d’une œuvre
en ses fragiles commencements
pour entourer ces naissances des précautions les plus attentives.
Gérard était un de ces critiques-là
qui incarnait l’évidence que la douceur est un art
et que cet art n’a rien de la mollesse ni de la complaisance.

Gérard affirmait que le cinéma l’avait sauvé.
Sans en dire davantage, tout était dit de son rapport aux films.
De sa manière de se livrer à eux sans défense.
De se laisser affecter par eux absolument
avec une sensibilité exempte de sentimentalisme.

À la lecture de ses textes, il devient clair que c’est lorsque se manifeste un si grand appétit que naît la force d’aimer la vie.

* * *

En 1988, le jeune critique qu’il était fait paraître dans 24 images un texte clairvoyant au sujet du premier film indépendant d’un jeune cinéaste alors inconnu au Québec.
Il ne manque pas d’y déceler l’avènement d’une œuvre majeure.
Ce film s’intitule Damnation et il est signé par le Hongrois Béla Tarr, qui deviendra l’immense cinéaste que l’on sait grâce à des films dont la puissance cosmique et politique continue encore aujourd’hui de s’intensifier à mesure que progressent les dérives de notre monde.
« Sous nos yeux, écrivait Gérard, un monde malade de « la perte de sens » se désagrège et se laisse glisser, exsangue, vers son destin sans issue. […] Jusqu’à la beauté qui n’est plus qu’un rêve impossible à rêver. Jusqu’à la peur de la folie que l’on ne s’efforce plus de saisir comme ultime bouée de sauvetage. Le lourd paquebot du monde coule à sa perte, inexorablement. [Et] la forme elle-même devient déliquescence. Le naufrage est total. »

Au fil des ans, Gérard n’a jamais cessé de mettre en lumière les cinémas minoritaires. Ceux issus de pays ou de continents dont l’Occident s’était détourné une fois passé le cap des années 1960, qui avaient permis l’essor fulgurant de cinématographies jusque-là invisibles.
Les réalisations du Maghreb, du Moyen-Orient, d’Afrique de l’Ouest, de la Turquie et de l’Iran l’interpellent tout particulièrement. Celles d’Ousmane Sembène, Djibril Diop Mambéty, Abderrahmane Sissako, Nuri Bilge Ceylan, Ghassan Salhab, et bien d’autres cinéastes peu ou pas connus, comme Tamer El Saïd, auteur du très beau premier long métrage Les derniers jours d’une ville, sorti en 2016.

Évoquant les murs fracassés de couleur rouge sang qu’on y voit tomber sous le pic des démolisseurs, Gérard dit de la « mosaïque tremblée, éclatée » qu’est ce film qu’elle « semble saigner comme ces murs, ou plutôt [que] c’est tout le Moyen-Orient qui semble exposer en creux sa douleur à vif dans cette seule image. Douleur sourde du monde arabe. »

Dans un contexte mondial où catastrophes et traumatismes se multiplient, le cinéma devient pour lui essentiel, vital même, en tant que « paysage rassembleur, que pays rêvé ». Aussi il fera siens les mots de Simone Bitton, qu’il cite dans un court texte au sujet de Mur (un réquisitoire contre la barbarie de l’humiliation que l’État d’Israël fait subir à la Palestine) : « le cinéma est un pays qui nous contient tous ».

Une question sous-jacente hante bon nombre des textes qu’il a signés :
« Que peut le septième art face au tragique de l’Histoire, face à ce qui ne peut être dit? », comme il l’écrit dans un texte consacré à Terra incognita du Libanais Ghassan Salhab. Une des réponses possibles est celle que nous offre ce cinéaste dont les films témoignent selon lui, autant « dans leur propos que dans leur forme, de cette anarchie de l’être et du matériau cinématographique pour rendre compte du rapport du déraciné à sa ville [Beyrouth] dans l’après-guerre civile », soulignant plus loin que, « à l’instar de tous les artistes de l’exil, Ghassan Salhab écrit et filme entre, dans le doute. »

Ce doute qui jamais n’a quitté Gérard, même dans ses textes les plus véhéments. Le doute comme puissant instrument de recherche, comme propulseur qui nous presse de continuer à créer, à tourner, à écrire pour mieux prendre part au mouvement du monde.

* * *

Pour ce qui est du Québec, sa terre d’adoption, Gérard concentre son attention sur le cinéma indépendant, privilégiant tout naturellement le travail des femmes.
Tahani Rached, Michka Saäl, Céline Baril, Lucie Lambert, Jeanne Crépeau, Catherine Martin, Nathalie Saint-Pierre, Meryam Joobeur, Kim O’Bomsawin, Zaynê Akyol occupent une place de choix tout au long du chemin qu’il emprunte.

Dans le texte qu’il consacre à Spoon, tout en situant le film dans l’ensemble de l’œuvre de Michka Saäl, Gérard nous parle du monde qui est le nôtre, maintenant, et la vision qu’il y partage est indissociable des liens de solidarité et d’empathie qu’il savait tisser avec les déshérités de la terre.

Au regard de Spoon, il s’interroge :

« Mais comment devient-on poète activiste dans les geôles de l’Amérique ? Pour exister, « être ou ne pas être », nous dit d’emblée le film. Et toute l’entreprise de Michka Saäl va consister à faire advenir à la vie et au cinéma l’existence en lambeaux d’un homme qui a mis toute son énergie dans l’écriture pour ne pas rester « une ombre boxant la mort », pour sortir de sa zone de guerre intérieure alors que, depuis toujours, au-dedans comme au-dehors, tout n’est que barbelés, clôtures et grilles. »

C’est contre l’édification de ces barbelés, clôtures et grilles que Gérard écrivait.
Sa voix discrète savait nommer le mal qui ronge notre siècle, elle le faisait en assurant aux cinéastes et aux lecteurs que la résistance naît d’abord dans l’écoute et l’attention à ce qui, dans les moindres existences, cherche à se dire.

 

 

Ce texte a été écrit à l’occasion de la projection d’ouverture du cycle-hommage consacré à Gérard Grugeau par 24 images et la Cinémathèque québécoise.


17 septembre 2025