Chroniques

Filmer l’Inde et la musique

par Robert Daudelin

Satyajit Ray a toujours fait remonter son désir de cinéma à la découverte du Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica, à l’occasion d’un séjour de quelques mois à Londres, en 1950. Ce n’est donc pas par hasard si l’on retrouve des éléments propres au néoréalisme dans son premier film, Pather Panchali (1955) et tout au long de la trilogie (Aparajito, 1956, Le Monde d’Apu, 1959) qui l’a propulsé au tout premier rang du cinéma moderne. Bien que situé au début des années 1920, la trilogie d’Apu parle du Bengale où a grandi le cinéaste et dont il rêve de transmettre une image juste, libre des clichés habituels du cinéma de son pays.

Tournés en décors naturels, loin des studios, et interprétés (magnifiquement) par des non-professionnels, les films de la trilogie, exempts de tout misérabilisme, parlent de la pauvreté et de la lutte pour survivre d’une famille dont le quotidien est un combat de chaque instant. Satyajit Ray filme ses personnages avec un amour évident et une attention émouvante pour les gestes les plus simples, ceux de la mère, par exemple, qui, avec moins que rien, ambitionne de concocter des petits plats délicieux – et c’est encore à de Sica que l’on pense, celui d’Umberto D et de son café du matin.

Les éléments mélodramatiques sont nombreux dans la trilogie (on meurt beaucoup dans Apu) et pourtant, jamais on est tenté d’y voir une concession au cinéma populaire indien dont les codes règnent encore sur la production de ces années ; Ray intègre ces éléments harmonieusement, comme autant de composantes de la vie et d’une sorte de fatalité à laquelle les plus pauvres des pauvres ne peuvent échapper.

L’écriture que le cinéaste a immédiatement trouvée pour nous parler d’Apu, de sa famille, et plus largement du Bengale, est d’une justesse admirable. Relativement simple à première vue, cette écriture s’avère beaucoup plus complexe quand on y regarde de près : Ray ne se prive pas de mouvements d’appareils imprévisibles, de travellings avant qui traquent les émotions. Rien n’est jamais articulé pour autant dans le grandiloquent : c’est un cinéaste discret qui est derrière la caméra, respectueux de ses personnages, de leur intimité et de leurs secrets ; jamais il ne les bouscule, jamais il ne les rend prisonniers de son filmage. Le noir et blanc – plus noir que blanc – accentue le poids des choses et des lieux, sans pour autant interdire les moments de liberté (le train dans la campagne) et de célébration de la nature.

Ayant dû différer le tournage du troisième volet de sa trilogie, Ray tourne en 1958 Le Salon de musique, un film d’une nature bien différente pour lequel il abandonne les acteurs non-professionnels pour donner la vedette à Chabbi Biswas, une figure archi-populaire du cinéma indien, et à des musiciens également très connus. Ce très grand film, trop solennel diraient certains, est peut-être le chef-d’œuvre du cinéaste. C’est son Guépard : le portrait imperturbable de la mort d’une aristocratie qui s’accroche à ses rituels et à ses palais en ruine dans un geste désespéré pour stopper l’ascension d’une bourgeoisie associée au colonisateur et qui veut tout lui prendre, même sa musique. L’ultime concert offert par le grand propriétaire terrien est littéralement un geste suicidaire. Film où l’ellipse et le non-dit deviennent les moteurs d’un récit aussi tragique qu’inévitable, c’est aussi la réflexion, profonde et douloureuse, d’un grand cinéaste sur l’histoire de son pays.

Il fut un temps pas si lointain où la trilogie d’Apu et le nom de Satyajit Ray étaient des repères essentiels dans la cinémathèque intime de tout cinéphile. Peut-être en sommes-nous déjà au moment où il faut redécouvrir ce cinéaste unique dont l’œuvre, face à la douloureuse histoire récente de l’Inde, retrouve toute sa force et toute sa pertinence.

Les films de Satyajit Ray ont bénéficié d’un projet de restauration majeur (The Merchant and Ivory Foundation, Academy Film Archive et plusieurs cinémathèques membres de la FIAF) et sont désormais très largement disponibles en DVD, notamment chez Criterion, Sony Classics et au BFI.

Images : Pather Panchali (en ouverture) et Apajarito.


24 juin 2020