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Chroniques

Frères et têtes de sang

par Nicolas Klotz

«Le contemporain, c’est l’inactuel» écrit le philosophe Giorgio Agamben. Une fois par mois dans la revue 24 Images, il s’agit de décrire l’expérience de la vision d’un film à partir d’une séquence. Cette chronique est dédiée à tous ces films inactuels qui ont beaucoup divisé à leur sortie et poussé les critiques à prendre position

Car Dieu est mort
Son squelette tourne en rond dans le cosmos

– Heiner Müller

C’est la nuit, un plan tout simple. Un Indien dans un fauteuil roulant, les bras accrochés au fauteuil. Il est flou, un peu penché en avant, très intense, peu éclairé. Plus loin, derrière, un autre Indien, dans la lumière, assis contre un mur en brique. Il prend l’air, les bras tranquillement posés au-dessus de sa tête. Le plan pourrait durer des heures. L’immobilité calme des deux Indiens dégage une puissance folle. L’Indien dans le fauteuil murmure – J’ai des secrets, cousin. Ce soir je volerai au-dessus des sapins… Comme un feu. L’autre, Jimmy P., se penche dans les ténèbres de son « cousin », lui glisse une cigarette entre les lèvres, la mise au point change, l’Indien dans son fauteuil devient net. La fumée entre et sort de sa bouche, on dirait un smoke signal en forme de crâne. Il reste là, posté dans ses ténèbres, comme un guerrier Comanche paralysé, communiquant avec les morts. C’est bref et puissant. Le spectre d’un peuple décimé vient de faire irruption dans le film.

Il y a deux films dans Jimmy P. Celui que l’on regarde et celui qui cogne fort dans la tête de Jimmy Picard, un Indien blackfoot terrassé par des crises de vertige, de cécité, de pertes d’audition, après avoir combattu en France pendant la seconde guerre mondiale. Celui tourné en Amérique et celui qui se déplace en-dessous, à l’intérieur du premier, comme une maladie contagieuse. Le premier est très simplement filmé, étonnamment calme, presque fordien dans la confiance qu’Arnaud Desplechin se risque à exprimer dans le pouvoir chamanique de la parole – comme en témoigne le magnifique extrait de Young Mr. Lincoln qui surgit à un moment du film. Confiance sans laquelle le film suggère qu’il serait bien difficile de supporter les nombreuses guerres (militaires, civiles, amoureuses, communautaires, colonisatrices, économiques) qui cognent dans nos têtes à tous.

Mais chez Desplechin, les choses ne sont jamais aussi claires que chez John Ford. Ce film américain que nous regardons est habité par une étrange lenteur et même, une drôle de lueur. Une lenteur organique provoquée par la scansion ralentie de Jimmy P. qui, pour être compris, doit s’exprimer dans la langue de ceux qui ont vaincu son peuple. Une lenteur qui anesthésie juste ce qu’il faut pour regarder ce premier film, l’américain, comme entre l’éveil et son suspens. Un suspens de l’éveil qui n’a rien à voir avec le sommeil idiot dans lequel certains se vantaient d’être tombés lors de sa présentation à Cannes. Sans doute se sont-ils endormis en écoutant les paroles échangées entre l’Indien et son thérapeute, l’anthropologue Georges Devereux. Sans doute que pour certains, la parole est un puissant somnifère. En tout cas celle échangée dans un hôpital militaire au fin fond du Kansas, entre l’Indien blackfoot et l’anthropologue juif, au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale. Certes, nous sommes aujourd’hui en 2013 et la psychanalyse (relique du siècle passé) ne semble plus trop capable de nous surprendre. Et le cinéma ?

Chez Desplechin, il n’y a pas de cinéma sans cerveau, l’organe physique, ce n’est pas une métaphore. Pas de cinéma sans ondes cérébrales, influx nerveux, potentiels d’action, intensité de rythmes, de somnolences, d’hypnose. Le cinéma serait ainsi connecté directement à ce qui régule, organise – chez l’humain comme chez l’animal – tout leur système sensoriel. Réflexes, glandes, muscles, paroles humaines, langues animales, rêves qui pour les uns interprètent le passé et pour les autres racontent l’avenir. C’est dans le sang du cerveau et de la moelle épinière, dans le sang des hommes et des animaux, que cogne le deuxième film de Desplechin. Plus vertical, plus brutal, plus inquiétant, plus mouvant, et beaucoup plus atteint. Le long de cette frontière rouge sang, hantée de réserves, d’alcool et de génocides, qui rapprochent l’Indien et le Juif européen. Dans nos cerveaux blessés par l’ampleur des dégâts du siècle passé et dans lesquels on sait que la puissance chamanique du cinéma de Desplechin est capable mettre le feu. Mais qui a choisi ici d’être plus sourd, presque clandestin, comme le guerrier comanche dans son fauteuil roulant. De se planquer sous les images d’un film américain – filmé comme sous l’effet d’une injection de bromure de potassium. Médicament que les Américains utilisaient dans les années 1940 pour terrasser les crises d’épilepsie. Existe-t-il dans les dictionnaires militaro-médicaux américains des désirs de révolte qui relèveraient d’une crise d’épilepsie des peuples ? La tête réduite Jivaro qui faisait délirer Ingrid Bergman dans Under Capricorn en 1949 puis La sentinelle en 1992, continue à convoquer aujourd’hui ses frères et têtes de sang.

 

Nicolas Klotz est un cinéaste français, réalisateur notamment de La blessure, La question humaine et de Low Life.

Texte paru dans le numéro 164 de la revue 24 Images. Le numéro est en vente en format électronique ici.


6 février 2014