Chroniques

Go West Young Man!

par Robert Daudelin

Bon an, mal an, je revois certains westerns de John Ford (My Darling Clementine, Wagon Master) et de Anthony Man (Man From Laramie, The Far Country) : ce sont mes classiques, des films qui jamais ne me déçoivent. Le confinement m’imposant de vivre entre quatre murs, le goût des grands espaces se manifeste clairement dans le choix des films qui occupent une place importante de mon nouveau quotidien et les westerns sont là pour me rassurer.

Je reviens à John Ford bien sûr, mais en privilégiant certains « petits » films, comme cet étonnant Two Rode Together de 1961, un film que l’on pourrait dire paresseux – et que Ford détestait, paraît-il – mais dont la nonchalance devient une forme d’écriture. L’année suivante Ford nous donnera The Man Who Shot Liberty Valance, que l’on pourrait assez justement considérer comme son testament et qui, soit dit en passant, était l’un des films préférés de Manoel de Oliveira.

André Bazin, qui aimait beaucoup John Ford et les westerns d’Anthony Mann, se méfiait des westerns « à message », tels Shane (1953) de George Stevens et High Noon (1952) de Fred Zinneman, leur préférant les westerns de tradition, tel ce curieux The Sheepman (1958) du prolifique George Marshall que j’ai découvert avec enchantement après avoir lu son article d’août 1958 ; sans lui, je n’aurais jamais suivi les pérégrinations de Glenn Ford et de ses moutons. Bazin aimait aussi, et avec raison, Seven Men From Now (1956) de Bud Boetticher, même qu’il y voyait « un western exemplaire ». Eût-il vécu un peu plus longtemps, il aurait découvert avec ravissement les cinq westerns à petit budget que Boetticher tourna par la suite avec Randolph Scott comme héros – s’il change de nom d’un film à l’autre, on ne s’y trompe pas : il s’agit toujours du même homme – et qui occupent désormais une place de premier plan dans l’histoire du western : la rigueur de la mise en scène (qui ne répugne pas à une certaine théâtralité), le classicisme des scénarios (souvent signés Burt Kennedy), la permanence du décor et des ouvertures, tout contribue à faire de ces films une sorte de suite qu’un critique américain a très justement qualifié de « westerns de chambre ». De Seven Men from Now à Comanche Station (1960), l’art de Boetticher déploie sa petite musique, faisant un usage remarquable de l’acteur limité qu’était Randolph Scott dont l’apport a été si bien décrit par Bazin qui aurait été ému autant que nous de retrouver Scott vieillissant, aux côté de Joel McCrea, dans le très beau Ride the High Country (1962) de Sam Peckinpah, son ultime apparition à l’écran.

Curieux de tout, Bazin n’aurait sûrement pas hésité à aller retrouver Glenn Ford dans Heaven With a Gun (1969) d’un certain Lee H. Katzin dont le talent est plus qu’approximatif mais dont le film contient pourtant une séquence magnifique : le domptage d’un cheval sauvage filmé à partir d’une caméra attachée sur l’animal déchaîné.

On peut présumer qu’il se serait aussi intéressé aux petits westerns mettant en vedette Audie Murphy, notamment le très réussi No Name on the Bullet (1959) de Jack Arnold. Enfin, on aurait bien aimé qu’il découvre avec nous les deux films inclassables du jeune Monte Hellman : The Shooting et Ride the Whirlwind (tous deux de 1966), films d’une poésie discrète bien servis par un autre débutant, Jack Nicholson.

Enfin, j’en suis certain, Bazin aurait accouché d’un texte aussi lyrique qu’élogieux après la projection de The Shootist (1976) de Don Siegel, western crépusculaire au sens strict du mot, puisqu’il met en scène le combat suicidaire du plus célèbre héros du genre, John Wayne. Réflexion sur la mort (d’un homme, d’un acteur, d’un mythe, d’une époque), le film de Siegel est unique dans la filmographie (très inégale) du cinéaste, comme dans l’histoire du western : film de dialogues, d’intérieur et de nostalgies qui célèbre le genre, tout en semblant vouloir prendre ses distances. Peut-être est-ce par ce film bouleversant qu’il faudrait débuter notre petite rétrospective en ce moment de confinement qui s’étire…

 

Image d’ouverture : The Shootist de Don Siegel


19 mai 2020