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Chroniques

Hommage à Frédéric Back

par Marco de Blois

Frédéric Back a réalisé neuf films de 1970 à 1993. Sa filmographie entière fait environ deux heures, ce qui, pour une œuvre qualifiée d’artisanale, est énorme. Par le biais de l’animation, il a célébré la nature avec panache et émotion, signant des films ayant eu un formidable retentissement international. Il a été ainsi l’un des plus grands ambassadeurs culturels ayant représenté le Québec et le Canada à l’étranger.

Né en 1924 en France, Frédéric Back se passionne d’abord pour le dessin et la peinture après une formation aux Beaux-arts de Rennes. Il y suit les cours du peintre Mathurin Méheut, dont l’enseignement sur la représentation de la nature le marque profondément. Arrivé au Québec en 1948, il enseigne la peinture à Montréal et découvre les paysages nord-américains lors de quelques voyages. Il fait son entrée à Radio-Canada, la télévision publique canadienne, lors de la fondation de celle-ci en 1952. Il y fait des génériques d’émissions, des illustrations et des décors. Il y signe également quelques vignettes animées à l’aide d’un équipement rudimentaire.

En parallèle à ce travail, Back pratique les arts visuels avec assiduité. Ses nombreuses œuvres peintes et dessinées témoignent de son intérêt pour les paysages, les êtres humains, les animaux et les traditions en voie de disparition. Il conçoit aussi des affiches et des illustrations pour des campagnes écologistes et des événements culturels, et effectue des travaux de décoration intérieure pour des églises et des restaurants. En 1967, il réalise la grande verrière de la station de métro Place-des-Arts, à Montréal, qui illustre l’histoire des arts musicaux dans cette ville.

Un producteur de Radio-Canada, Hubert Tison, fonde le Studio d’animation en 1968 et y recrute Back. L’objectif du studio est de combler les besoins de Radio-Canada en animation. Sous l’impulsion de Tison, le studio fera également place à l’animation d’auteur. Ainsi, tout en continuant de tourner des animations pour les émissions de Radio-Canada, Back y élaborera son œuvre, pouvant compter sur le soutien de Tison. D’autres cinéastes – dont Paul Driessen, Mino Bonan et Graeme Ross – y signent aussi des films.

Coréalisé avec Graeme Ross, le premier film de Back, Abracadabra (1970), est une animation d’acrylique sur cellulos, une technique similaire à celle utilisée dans l’industrie du dessin animé. Le résultat le laisse insatisfait. Dans sa forme classique, l’animation sur cellulos présente des formes planes et gouachées, sans texture, se superposant à des fonds colorés souvent très travaillés. Pour les films suivants, Back cherche à réinventer cette technique afin de la plier à ses exigences et à sa sensibilité. Il souhaite obtenir un résultat pictural plus homogène convenant mieux à sa sensibilité artistique héritée de sa formation aux Beaux-arts. Inon ou la Conquête du feu (1972) et La Création des oiseaux (1972) sont des réalisations plus personnelles inspirées de légendes amérindiennes, reposant sur un mélange de feutre sur papier et de papiers découpés. À partir des films suivants, c’est-à-dire ¿Illusion? (1975) et Taratata (1977), le style qui fera sa renommée commence à se révéler avec plus de netteté. Au feutre s’ajoutent pastels, gouache et crayons de couleur. Pour Tout-rien (1978), Back met au point sa technique de crayon de couleur sur acétates dépolis, qui donne aux dessins une sorte de douceur vaporeuse. Avec ce film, le propos s’affirme : l’engagement de Back à l’égard de la défense de la nature apparaît avec plus d’éloquence, voire de fermeté et de gravité. Tout-rien est d’ailleurs mis en nomination pour un Oscar.

Crac! (1981), L’homme qui plantait des arbres (1987) et Le fleuve aux grandes eaux (1993) offrent une représentation puissante du patrimoine et de la nature. Ces films prennent la forme de véritables épopées. Ainsi, Crac! raconte dans un style joyeux 500 ans d’évolution de la société québécoise, de la ruralité à l’urbanité, à travers l’existence d’un fauteuil à bascule. Dans L’homme qui plantait des arbres, adapté d’un récit de Jean Giono, un vieux berger reboise une vaste forêt en plantant des semences une par une. Vigoureuse dénonciation antipollution, Le fleuve aux grandes eaux dépeint le fleuve Saint-Laurent, principale voie maritime du Canada, depuis les débuts de la colonisation française au XVIe siècle jusqu’à nos jours. Le cinéaste est ici au sommet de son art. Il simplifie le dessin pour mieux exprimer le chatoiement de la lumière par touches appliquées de façon ingénieuse et discrète. Les œuvres en retirent une grande force suggestive, baignant dans une sorte de luminosité vibrante. Avec maestria, Back traduit à l’écran sa perception de la nature tout en approfondissant une problématique : comment représenter la beauté et convaincre le spectateur de celle-ci ? La réputation de l’artiste dépasse alors largement les frontières du Canada. Les nombreux prix, dont les Oscars remportés pour Crac! et L’homme qui plantait des arbres, en témoignent.

Le Studio d’animation de Radio-Canada est fermé en 1989, mais Back reçoit une autorisation spéciale lui permettant de terminer Le fleuve aux grandes eaux. C’est la conclusion d’une grande époque. Retraité, ayant participé aux débuts et à l’âge d’or de la télévision canadienne, il n’en demeure pas moins actif. Il signe notamment quelques passages animés pour un documentaire de Jean Lemire, Mémoires de la terre (2002), sur le peuple autochtone haïda de la Colombie-Britannique. Il continue de dessiner pour des organisations environnementales et humanitaires engagées dans la protection des animaux, la lutte contre la pollution et la défense des droits de l’homme. Ses films et ses œuvres picturales sont régulièrement montrés à Montréal et à l’étranger à l’occasion de rétrospectives et d’expositions. Il est directeur artistique du site www.fredericback.com, qui renferme une mine d’informations sur sa carrière et ses engagements sociaux. Back a démontré que le cinéaste d’animation, isolé dans son atelier pour perfectionner son art, peut aussi être un citoyen actif et utile à sa société.

Il faut insister ici sur le fait que Crac!, L’homme qui plantait des arbres et Le fleuve aux grandes eaux instrumentalisent le mouvement animé, et c’est peut-être ce qui leur donne un souffle particulier. Car pour Back, le mouvement, c’est la vie : ainsi, dans le premier film, on répare le fauteuil pour qu’il bascule de nouveau; dans le deuxième, on réintroduit la vie dans un lieu désertique en y faisant croître une forêt; dans le troisième, on tue la vie qui anime un cours d’eau essentiel à l’existence des populations. En amorçant le tournage de L’homme qui plantait des arbres, souvent considéré comme son film majeur, Frédéric Back allait forger, probablement sans le vouloir, une métaphore de sa propre condition et du travail qu’il allait abattre. Comme le protagoniste de Giono ayant patiemment planté des dizaines de milliers de semences, Back a créé un à un des dizaines de milliers de dessins qui allaient donner forme à une animation organique toute en harmonie et dont la pérennité ne s’est pas démentie.

L’œuvre de Back a puissamment contribué à sensibiliser aux dangers de la pollution environnementale. Encore aujourd’hui, ses films sont souvent cités en exemple. L’homme a lui-même généreusement offert de son temps et de son énergie pour militer en faveur d’une cause qui lui tenait à cœur. Pré-numérique, quintessence d’une approche artisanale de l’animation, l’œuvre a marqué les esprits tout en demeurant unique dans l’évolution récente de cette discipline. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les principaux héritiers de l’art de Back bénéficient de moyens considérables, sans commune mesure avec ceux dont disposait le cinéaste. C’est par exemple le cas de Hayao Miyazaki, au Japon, dont les films, soutenus par le studio Ghibli, abordent des thèmes similaires. À sa façon, Frédéric Back a été un Elzéard Bouffier de l’animation. Obstiné mais discret, mû par une force tranquille, convaincu de la noblesse et de la justesse de son engagement, il a signé une œuvre qui impose le respect. Qu’hommage lui soit rendu.

(Version remaniée, enrichie et actualisée d’un texte rédigé pour le Festival international du film d’animation de Zagreb à l’occasion d’une rétrospective intégrale consacrée à Frédéric Back en 2010. Source de la photo : facebook.com.)


27 décembre 2013