Chroniques

Hommage à Jacques Drouin – Le modèle… vivant

par Marcel Jean

À la fin du Paysagiste, le film emblématique de Jacques Drouin sorti en 1976, l’artiste sort de son tableau, il quitte le monde enveloppant de son œuvre… Il choisit la vie ! Cette image forte est suivie d’un mouvement de recul de la caméra : on voit apparaître le cadre de l’écran d’épingles sur lequel le film a été réalisé, puis l’atelier déserté du cinéaste. C’est sur cette dernière image que le générique final s’amorce… Cette célèbre séquence est programmatique. Elle résume mieux que tout la position de Jacques Drouin face à son œuvre et inscrit discrètement dans celle-ci le dilemme auquel l’artiste devra faire face.

Jacques Drouin est décédé le samedi 28 août dernier, à Kamouraska, où il avait sa résidence secondaire. Il avait très précisément 78 ans et trois mois. C’était mon ami. Vous me pardonnerez donc, j’espère, le ton très personnel de ce texte. Sa femme Suzanne et lui nous avaient fait connaître la région — à mon ex-épouse et moi — il y a de cela une douzaine d’années. Chaque été, depuis, nous y retournions. Leur hospitalité était sans égale. Jacques était toujours enthousiaste face aux spécialités locales de qualité : un poisson fumé, une pintade, un pain… Il savourait l’existence !

Dans leur salon se trouvait une table basse, sur laquelle étaient invariablement posés de nombreux livres. Jamais les mêmes. Il ne s’agissait pas, ici, d’utiliser les livres comme un élément de décoration. Il s’agissait plutôt d’une culture vivante : Jacques et Suzanne lisaient beaucoup et discuter de culture avec Jacques était toujours une expérience aussi plaisante qu’enrichissante. C’est lui qui m’a fait lire la nouvelle de Julio Cortazar qu’Antonioni a adapté dans Blow Up, c’est lui qui m’a raconté l’incroyable pagaille lors de la première de Tant que s’illuminera l’animal stratifié de Jean Lafleur et Robert Desrosiers au Festival international du film de Montréal en 1965 (il y était !), ou encore la visite impromptue d’Indira Gandhi à l’ONF pour rencontrer Norman McLaren…

Jacques était un érudit. C’était un cinéphile. En 2009, lors de la publication du numéro célébrant les 30 ans de la revue, 24 images avait choisi le thème « L’amour du cinéma ». Jacques Drouin avait réalisé un dessin intitulé Projet pour un cinéma éternel à cette occasion : on y voyait une installation permettant à un spectateur de visionner à perpétuité les films divisés en deux groupes, ceux jamais vus et ceux à revoir. Il était aussi très conscient de l’Histoire. Il a ainsi sauvé maintes et maintes choses qui se retrouvent aujourd’hui dans les collections de la Cinémathèque québécoise. De 2003 à 2008, il a d’ailleurs siégé au conseil d’administration de la CQ. C’était un véritable cinéphile, capable de décrire un plan ou une scène avec une précision et une acuité qui forçait l’admiration. J’ai le souvenir de lui me décrivant ce plan à couper le souffle, sur la plage de Dunkerque, dans Atonement, que je n’avais pas encore vu. Parce que Jacques Drouin était aussi un compteur formidable ! Il fallait l’entendre raconter comment, étudiant à UCLA à l’époque du déclin des studios et de l’émergence du Nouvel Hollywood, il avait été embauché comme chauffeur et assistant par le vénérable King Vidor avec lequel il sillonnait les autoroutes de Los Angeles en quête d’images d’accidents d’automobile…

Depuis son décès, plusieurs personnes ont rappelé sa gentillesse et sa générosité. Jacques était effectivement un homme généreux, attentif aux autres et disponible. Lorsque le tout jeune Félix Dufour-Laperrière a réalisé son premier film, Encre noire sur fond d’azur, en 2003, c’est Jacques qui lui a donné un coup de main pour terminer le montage du film. Jacques qui avait monté plusieurs œuvres marquantes de l’histoire du cinéma d’animation : Au bout du fil de Paul Driessen, Le château de sable de Co Hoedeman, Premiers jours de Clorinda Warny… Plus tard, lorsque la Cinémathèque québécoise a créé une résidence pour cinéastes d’animation, Jacques a été le mentor de Nicolas Liguori et de Clémence Bouchereau, deux jeunes cinéastes souhaitant travailler sur l’écran d’épingles d’Alexeïeff-Parker.

D’ailleurs cet écran, inventé par le célèbre couple, serait probablement aujourd’hui relégué au rang des curiosités incongrues de l’histoire du cinéma, n’eût été l’audace du jeune Jacques Drouin. En effet, si on peut créditer Norman McLaren d’avoir eu le flair d’acquérir pour l’ONF un exemplaire de l’outil en 1972 (après pratiquement une décennie de discussions et de négociations), il est indéniable que l’appareil serait tombé dans l’oubli si Jacques, alors stagiaire au Studio français d’animation, n’avait demandé l’autorisation d’y réaliser quelques tests. Avec la bénédiction de René Jodoin, le soutien de Maurice Blackburn et sous le regard bienveillant et secret de McLaren (qui allait observer discrètement, le soir, ce que Drouin avait fait durant le jour), le jeune stagiaire allait réaliser un premier essai, modestement intitulé Trois exercices sur l’écran d’épingles d’Alexeïeff-Parker. Il avançait donc là où aucun des privilégiés — Caroline Leaf, Ryan Larkin, etc. — qui avaient eu l’honneur d’être invités à la grande masterclass du couple mythique n’avait osé s’aventurer… Plus encore, le troisième de ces exercices contenait en germe le projet du Paysagiste. La suite appartient à l’Histoire, puisque ce film allait devenir l’un des plus célèbres du catalogue de l’ONF, une œuvre dont l’envolée poétique nous transporte dans une sorte d’état de grâce, au gré d’une imagerie toute en rondeur qui rappelle l’imagerie du peintre régionaliste américain Grant Wood et au rythme de l’envoûtante musique de Denis Larochelle. L’un des quelques vrais chefs-d’œuvre de l’animation canadienne.

Dans le premier paragraphe de ce texte, j’ai signalé le caractère programmatique de la séquence finale du Paysagiste. C’est que Jacques, désormais adoubé par Alexeïeff et par McLaren, devrait vivre avec le poids de ces prestigieux parrainages. Mais Jacques n’était pas prêt à tout sacrifier pour son œuvre. Il n’était pas prêt à s’engager dans la spirale qui avait, par exemple, englouti McLaren, dont la vie et l’œuvre se confondent totalement. Déjà, lorsqu’il était stagiaire, Suzanne et lui avaient accueilli un premier enfant. Comme son personnage avant lui, Jacques allait choisir la vie !

Non pas que son œuvre eut par la suite été négligeable — au contraire, elle est signifiante, riche et tournée vers l’exploration et la prise de risques — mais parce que Jacques a su maintenir un équilibre entre sa production artistique, sa vie familiale, ses amitiés… Avec L’heure des anges, coréalisé avec Bretislav Pojar, il a innové techniquement, ajoutant la couleur à l’écran et trouvant le moyen de marier, à l’aide d’un procédé complexe, l’animation de marionnettes (les poupées animées par Pojar) et l’écran d’épingles (les décors et séquences imaginaires créés et animés par Drouin). Ensuite, dans Ex-enfant puis dans Une leçon de chasse, il a exploré les possibilités narratives de l’écran, privilégiant, surtout dans le dernier de ces deux films, un découpage plus classique. Enfin, avant de quitter l’ONF, Jacques a réalisé Empreintes, son film le plus libre, dans lequel il rend hommage à son outil, expérimentant toutes sortes de textures et d’angles étonnants, ouvrant glorieusement le champ des possibles pour ceux qui allaient prendre sa suite.

Pédagogue généreux, il reprit alors le flambeau d’Alexeïeff et donna à son tour une grande masterclass, où Michèle Lemieux notamment eut l’occasion de toucher l’épineuse bête… En 2012 Michèle termina Le grand ailleurs et le petit ici, donna à son tour une masterclass pour former de jeunes cinéastes français à l’écran, puis Justine Vuylsteker (Étreintes) et Céline Devaux (Gros chagrin) réalisèrent d’excellents films en utilisant l’écran d’Alexeïeff-Parker acquis par le CNC et restauré avec la collaboration de Drouin et Lemieux. Aujourd’hui, l’écran d’épingles est bien vivant, Michèle Lemieux terminera bientôt son deuxième film réalisé sur l’écran de l’ONF, tandis que le Français Alexandre Noyer a même développé sa propre version de l’outil, dont la Bande vidéo de Québec a récemment acquis un exemplaire… Et tout cela est largement redevable à Jacques Drouin, qui nous laisse ainsi un héritage précieux et vivant.

Jacques n’a jamais cessé d’être actif. En 2014, il montait Soif, le plus récent film de son amie de longue date Michèle Cournoyer (avec qui il avait coréalisé Spaghettata en 1976). Dans son atelier, il avait construit un petit écran d’épingles avec environ 2000 cure-dents peints en noir. Un bel objet, fascinant, délicat et patient, à son image… Il y a quelques années, alors que Jacques siégeait au jury des Sommets du cinéma d’animation, la photographe Lou Scamble a pris une photo de lui, assis au milieu des autres spectateurs, dans la salle de la Cinémathèque québécoise. Son regard émerveillé s’élève vers l’écran et son visage est illuminé par un sourire, presque un éclat de rire. Il fait penser à un gamin devant un film de Chaplin ! C’est que Jacques Drouin — Jacques le cultivé, l’érudit, le créateur, le pédagogue — avait préservé sa part d’enfance. Il avait gardé cette capacité d’émerveillement, cette jeunesse du regard qui manque cruellement à tant de monde… Jacques était un modèle de vie.


31 août 2021