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Chroniques

Hong Kong Prise 2

par Julien Fonfrède

De toutes les cinématographies asiatiques, c’est sur celle de Hong Kong qu’on a le plus écrit. Découverte progressivement, elle a produit un véritable choc dès lors qu’Hollywood l’a accaparée, voyant là une potentielle source régénératrice pour son cinéma d’action qui, de plus en plus à l’époque, s’en allait vers une sérieuse crise. La plus grande leçon que le cinéma de Hong Kong aura donnée à Hollywood est de confirmer que le cinéma d’action pouvait ne pas être une affaire de muscles, cet ancrage dans une réalité primaire étant voué à une évolution fort limitée… Quoi offrir de plus ? Des corps plus musclés ? Des cascades comportant plus de voitures ? À Hong Kong, l’action était avant toute chose un art du geste, tandis que le mouvement était une émotion. Fini l’ancrage dans la crédibilité et l’étau du réalisme. Dès lors qu’on acceptait que l’émotion et le sensible pouvaient prendre le dessus sur le narratif, tout devenait possible. Mais cela devait être prouvé et le cinéaste John Woo l’a fait ! Il fallait aussi qu’on nous montre comment faire, car il s’agissait là d’une toute nouvelle manière de mettre en scène l’action au cinéma, ce qui a été accompli par suite de l’arrivée massive à Hollywood de cinéastes et autres chorégraphes de séquences d’action de Hong Kong. Quand tout cela a été mis en place, c’a été la fin de l’ère si stérile des Stallone, Schwarzenegger et Chuck Norris. Impossible de penser l’action pure sans arts martiaux. Et puisque l’on n’était plus ancré de façon obsessive dans la réalité, l’action pouvait fusionner avec tous les genres populaires du cinéma hollywoodien. Nul doute qu’il n’y aurait, par exemple, jamais eu de Matrix sans la découverte du cinéma de Hong Kong par l’Occident. Parallèlement, chose que l’on n’a pas vraiment étudiée encore, il semble aussi que cette découverte du cinéma de Hong Kong et son succès en Amérique du Nord ont eu pour effet de stimuler les industries cinématographiques européennes (notamment la française) en prouvant qu’il était encore possible de rivaliser avec Hollywood en matière de cinéma populaire. Après tout, n’est-ce pas en France, en Angleterre et en Allemagne que le cinéma de Hong Kong a été réellement découvert et défendu très tôt comme un vrai grand cinéma ? Le cinéma français a donc lui aussi accaparé le cinéma asiatique par le biais de nombreuses collaborations. Et cela est loin d’être terminé si l’on en juge par le récent positionnement de Luc Besson comme grand émissaire du cinéma thaïlandais, après le retentissant succès en France de sa découverte, Ong-Bak.

Mais voilà qu’il y avait un problème. Il existait une différence majeure entre l’image du cinéma de Hong Kong à l’étranger et sa réalité à Hong Kong même. En effet, vers le milieu des années 1990, au moment où tout le monde découvrait massivement ce cinéma en Occident par le biais des arts martiaux et de l’action, plus personne à Hong Kong ne voulait entendre parler de ces deux genres. Là-bas, on tentait alors plutôt de survivre à une crise politico-culturelle (1997 et la rétrocession de Hong Kong à la Chine) d’un côté, puis à une crise artistique due à une surutilisation de ces formules commerciales qu’on aimait tant en Occident, de l’autre. Si beaucoup se demandent pourquoi on parle moins du cinéma de Hong Kong à l’heure actuelle, mis à part bien sûr Wong Kar-Wai (un intouchable que l’on ne peut maintenant rattacher uniquement à une réalité hongkongaise), c’est pour la simple raison qu’il fut jugé mort quand ses plus grandes stars se sont exilées à l’étranger et qu’un certain cinéma a cessé d’y être fait. Il s’agit d’une grossière erreur qui commence à peine à être rattrapée avec la découverte du cinéaste Johnnie To, dont les deux derniers films Breaking News (présenté à Cannes cette année) et Throw Down (présenté à Berlin et au Festival du nouveau cinéma de Montréal 2004) représentent les signes clairs d’une industrie dorénavant beaucoup plus libre d’expérimentation et clairement pleine d’assurance, jouant avec les genres d’une façon qui ne devrait pas tarder à faire des émules chez les cinéastes occidentaux. Johnnie To, cinéaste vedette et représentatif de ce nouveau visage du cinéma de Hong Kong, fait partie de ceux qui ont dit non à une possible carrière hollywoodienne, forçant plutôt Hollywood à venir investir dans le cinéma local à Hong Kong. Cette stratégie commence à porter ses fruits puisque des films qui sont tout ce qu’il y a de plus local commencent à être financés par les studios asiatiques de la Columbia ou de la Warner (chose qui, face au succès du modèle hongkongais, se fait aussi maintenant au Japon et vient tout juste de commencer à être mis en place en Inde). Ces collaborations sont aussi faites sur de bien meilleures bases, puisqu’elles sont moins de l’ordre de la récupération de talents et davantage basées sur une logique d’investissement à long terme. Il s’agit donc maintenant d’être très attentif, car Hong Kong est actuellement en train de se refaire une identité d’autant plus forte qu’elle se conçoit de plus en plus, et contre toute attente, en partenariat avec le cinéma de la Chine continentale.

 

Ce texte a été publié dans le numéro 119 de 24 images (octobre-novembre 2004)


26 octobre 2004