Je m'abonne
Chroniques

Jacques Siclier: 1927-2013

par Robert Lévesque

Un grand critique d’antan disparaît. J’emploie l’expression d’antan car Jacques Siclier, qui vient de mourir à 86 ans, était le dernier survivant d’une grande génération de critiques de cinéma, celle née en France dans l’entre-deux-guerres et qui vit s’ouvrir en la nourrissant l’époque de la création des ciné-clubs et des cinémas d’art et d’essai. Ils étaient des critiques pétris de culture et animés de passion qui eurent une énorme influence dans la cinéphilie sans que jamais leur métier, un métier sans ancêtres, n’ait subi de crise de la critique. Ils étaient les maîtres d’une critique forte ne connaissant pas l’éparpillement, ni la médiocrité.

Antoine de Baecque, parlant d’eux, les Siclier, Jean-Louis Bory, Bernard Dort, Michel Cournot, Henry Chapier, Michel Pérez, évoque, dans le Dictionnaire de la pensée du cinéma, «le temps des grandes plumes exerçant un magistère cinématographique redouté et redoutable». Jacques Siclier, né à Troyes en 1927, mena sa remarquable carrière au journal Le Monde quand, au Nouvel Observateur, Jean-Louis Bory, né en 1919 dans l’Essonne, et Michel Cournot, né à Paris en 1922, menaient la leur conjointement et brillamment. Henry Chapier était alors à Arts puis à Combat, Michel Pérez au Matin de Paris et Bernard Dort, dont le souvenir est plus rattaché à la critique théâtrale sinon au brechtisme, a été (on l’oublie) un grand critique de cinéma lorsque, de 1950 à 1963, il écrivait aux Temps modernes, à L’Express et à France-Observateur. J’y ajoute Robert Benayoun, né au Maroc en 1926, et qui, après un passage à Positif, écrivit au Point.

Avec la mort de Jacques Siclier, ils sont tous disparus, les chers membres de ce septuor de la critique de cinéma qui officiait dans la grande presse, quotidienne et hebdomadaire, sans restriction d’espace, sans baisse de prestige, sans la concurrence de la presse électronique forcément superficielle, sans la brousse des réseaux sociaux. Anciennes plumes vives d’une époque où existait la figure du «grand critique de cinéma», une figure d’autorité (dans le sens d’une supériorité de culture, de réflexion et de mérite), figure aujourd’hui disparue…

Jacques Siclier disait qu’il était passionné de cinéma depuis l’âge de sept ans, depuis 1934 l’année où sortaient L’Impératrice rouge de Sternberg, La Kermesse héroïque de Feyder, L’Homme d’Aran de Flaherty… À 28 ans, il envoya un texte aux Cahiers du cinéma qui retint l’attention du jeune Truffaut. Il entra pour deux ans aux Cahiers où il tissa des liens avec les futurs cinéastes de la Nouvelle Vague (on le voit passer dans À bout de souffle), et il filera s’installer au Monde en 1960 où on pourra le fréquenter durant près de cinquante ans.

On peut lire Jacques Siclier car, au cours des années, il a publié quelques ouvrages dont l’importante somme sur La France de Pétain et son cinéma paru chez Henri Veyrier en 1981. Lui qui lors d’un entretien accordé dans ses vieux jours disait : «Dès mon enfance, je me suis toujours identifié aux personnages féminins qui avaient des histoires d’amour compliquées ou malheureuses», il publia Le mythe de la femme dans le cinéma américain et La femme dans le cinéma français, deux titres parus au mitan des années cinquante aux Éditions du Cerf. Aussi, il publia chez Seghers en 1991 un roman à teneur autobiographique, Les nuits de juillet.

Dans le deuil, on ne peut dire que salut l’artiste, car un critique de cinéma comme lui était un artiste.

 


11 novembre 2013