Chroniques

Jonas Mekas, amant de la liberté

par Marc Mercier

Comment rendre hommage à Jonas Mekas, né le 24 décembre 1922 dans le village de Semeniškiai en Lituanie et mort le 23 janvier 2019 à Brooklyn. Je jette un coup d’œil dans la presse : « figure de la contre-culture » (Le Monde), « patriarche du cinéma d’avant-garde américain » (Le Figaro), « cinéaste culte de l’underground » (Les Inrocks)… Pourquoi pas ? Mais quand je feuillette les rubriques « culture » de ces journaux, gavées de complaisances envers le conformisme du marché et les institutions, je me dis que ces superlatifs sont à la sincérité ce que les bonnes œuvres sont à la générosité. Le 13 novembre 1966, Mekas écrit dans le journal Village Voice : « Qui sont les critiques ? Des gens qui se gargarisent de grands mots – les pauvres, ils sont myopes ! Ils ne voient pas la beauté, même quand elle est juste sous leur nez. » Rendre hommage à Jonas Mekas, c’est poursuivre son œuvre de destruction des conventions en s’autorisant toutes les libertés. « Je suis un pacifiste belligérant. » (25 mai 1961).

26 janvier. Je m’installe devant mon écran. Besoin de revoir Walden (180’ – 1969). Titre emprunté au philosophe et naturaliste Henry David Thoreau qui écrivit ce livre très important pour Mekas, alors qu’il vivait retiré dans une cabane au bord d’un étang entouré d’une forêt. Se mettre à l’écart des codes imposés par Hollywood (cette usine idéologique) et des traditions corporatistes du milieu du cinéma. Se débrouiller tout seul. Le film est dédié aux frères Lumière : retrouver les gestes de l’enfance du cinéma, ce temps où l’on avance en terre vierge. Filmer comme on respire. Comme respirent les arbres. Un jour Mekas, fatigué d’avoir vu trop de films banals et réalistes, décide de se rendre à Washington Square pour regarder les arbres. Il se dit alors : « Même l’arbre qui sert de potence est rayonnant de vie. » Et la vie, c’est quoi alors ? Une forêt avec ses ombres et ses lumières, ses bruits divers, ses bestioles en tout genre, ses végétaux… Pendant ce temps-là, le cinéma continue à végéter dans des cases stériles. Il s’interdit de mêler les genres : portrait, haïku, auto-analyse, maximes, poème, action… Walden mélange tout. « Il n’y a pas d’autres moyens de briser le bloc de glace du cinéma que par un dérèglement de tous les sens cinématographiques établis. » Il saisit des moments de vie, la lumière, la neige, les fleurs, les branches, le vent, des scènes de sa vie quotidienne, des gamins qui jouent dans la rue, une main qui caresse des herbes, une ombre qui caresse un visage de femme, ses amis de la Cinémathèque, autant d’instants insignifiants qui sous son regard deviennent aussi fondamentaux que des événements historiques.

Je me lève pour prendre un café. J’allume la radio. Le musicien Michel Legrand vient de mourir. 86 ans. Dix ans de moins que Mekas. Quelque chose me trouble. Ces deux disparitions se télescopent dans ma tête. Legrand, ce sont des musiques formidables notamment pour des films de Jacques Demy. Je me plonge dans son livre Movie Journal (2016, édition Marest) qui regroupe ses écrits sur le cinéma. L’index m’indique un texte du 25 octobre 1962 : « Sur la lumière et Lola », Mekas est enchanté par la beauté de la lumière du film Lola (1961) de Demy. Il ne parle pas de l’arrangement sonore. Je réfléchis. J’ai trouvé, le télescopage se situe ailleurs. Ce que je viens de vivre en regardant Walden, expérience qui fait remonter en moi toutes les émotions de la première fois où j’ai vu ce film qui a définitivement inscrit dans ma chair le désir d’en découdre coûte que coûte avec l’économie de la prostitution violant les belles énergies créatrices de tout un chacun, vient percuter une scène des Demoiselles de Rochefort (1967). Dans ce film de Jacques Demy sur une musique de Michel Legrand, Andy Miller, pianiste américain de passage à Rochefort, croise le regard de Solange. Coup de foudre. Celle-ci oublie la partition de son concerto. Il la récupère. La déchiffre aussitôt et tombe sous le charme de la mélodie. Il n’a plus qu’une chose à faire, partir en quête de son idéal. Celui qui fut un jour contaminé par les films de Mekas, se retrouve définitivement dans le même état : en quête du Graal poétique.

J’ai rencontré Jonas Mekas en 2003 lors du 17e Festival vidéo d’Hérouville Saint-Clair. Il y présentait une installation : Dédié à Fernand Léger. En 1933, Fernand Léger imagina un film intitulé 24 heures, où un couple quelconque, faisant un métier quelconque, serait soumis pendant 24 heures à l’inquisition d’un œil perçant et caché : « Projetez le film tout cru, sans contrôle aucun et vous vous apercevrez de la force effrayante et inquiétante de la vérité ».

Jonas Mekas est tombé un jour par hasard sur ce texte et décide de réaliser le rêve du peintre. Une installation vidéo ronde comme une horloge que l’on visite en jouant le rôle de la trotteuse. Sauf qu’ici nous pouvons à notre guise suspendre ou remonter le temps : « Dédié à Fernand Léger est une installation vidéo avec douze moniteurs, projetant des films de deux heures et tournant pendant vingt-quatre heures. En cinq minutes, on peut sauter deux ans en allant s’installer devant le moniteur d’à côté. C’est la vie ordinaire d’une famille. J’ai travaillé sans plan. Je me suis intéressé à ces riens, ces moments qu’on néglige. » Ailleurs, projection de The Brig (1964) : Mekas avec sa caméra 16mm enregistre en un après-midi une représentation du Living Theatre qui raconte avec âpreté et réalisme le traitement sadique et dégradant auquel sont soumis dix Marines punis et mis au cachot. « Je n’avais jamais vu la pièce avant de monter sur la scène. Dans le filmage, j’ai voulu appliquer les techniques de ce que l’on appelle le cinéma vérité, à une représentation théâtrale. Je voulais, peut-être, ébranler, quelques mythes et mystifications du cinéma vérité : qu’est ce qui est vrai au cinéma ? »

D’où lui venait cette soif insatiable de liberté ? De l’humour ? : « Organiser la production d’un film de cinq millions de dollars. Le tourner en laissant le capuchon sur l’objectif. Le présenter au Festival de Cannes. » De la poésie ? Il n’a cessé d’en écrire depuis l’âge de 12 ans. Dans les champs de Lituanie, pendant la résistance contre les Nazis, dans les camps… De l’expérience de l’exil ? En 1946, il fuit son pays occupé par les Soviétiques et se rend à New York. A peine arrivé, il achète une caméra 16 mm Bolex. Il enregistre tout ce qu’il observe, la misère, la solitude, l’errance, les enfants et invente ce qui sera la forme de tous ses journaux filmés, collages, cut-up visuels… Cette errance sans fin d’un transit qui ne finira jamais s’exprime dans certains titres de ses films ou recueils : I had Nowhere To Go (1991) (Je n’avais nulle part où aller), There Is No Ithaca (1996) (Ithaque n’existe pas) ou encore Lost Lost Lost (1976) (Perdu perdu perdu). On ne s’étonnera pas que Mekas se soit retrouvé sur la même longueur d’onde qu’un autre Lituanien comme lui victime de la géopolitique (Yalta), George Maciunas, inventeur de la planète Fluxus, insurgé contre la sacralisation de l’art, maniant l’humour, la dérision, l’insignifiance… De là, naîtra l’étoile filante de l’art vidéo.

En 1954, il crée la revue Film Culture qui fait la promotion d’un cinéma en train de s’inventer par des gens comme John Cassavetes, Michael Snow, Kenneth Anger, Andy Warhol, Peter Kubelka, Nam June Paik…

En 1960, il est l’instigateur du New American Cinema Group qui réalise des films « pas nécessairement bien faits, mais profondément vivants », privilégiant l’improvisation et la spontanéité. En 1962, il réalise le rêve de Maya Deren en créant la Film-Maker’s Cooperative où, pour la première fois au monde, des cinéastes se regroupent pour assurer eux-mêmes la distribution en toute indépendance de leurs films. Dans un texte daté du 23 mars 1960, il s’exclame : « A bas les distributeurs ! (…), il prend votre film et commence à le découper en morceaux jusqu’à ce qu’il saigne. » Cet amant de la liberté est allé jusqu’à diffuser des films censurés, ce qui lui a valu plusieurs incarcérations : Chant d’amour (1950) de Jean Genet ou Flaming Creature (1963) de Jack Smith.

C’est de Mekas que je tiens ce principe non-négociable : l’art ne doit jamais se soumettre ni à la norme sociale, ni à un gouvernement, ni au marché, ni même à une idée politique. C’est la politique qui doit se mettre au service de la création artistique. « J’ai toujours ressenti le besoin de créer des petites républiques indépendantes – la Cinémathèque du cinéma d’avant-garde, la Film-Maker’s Cooperative, le Village Voice Movie Journal, Anthology Film Archives, le magazine Film Culture, constituent autant de petits pays où je me retrouvais libre. » Cet homme qui jusqu’à son dernier souffle a voué sa vie au cinéma et aux cinéastes, « Je vis, donc je fais des films. Je fais des films, donc je vis », dira cependant le 8 mai 1969 : « Ne pas faire de films est aussi important que de faire des films ». Signé : Bouddha.

 

Photo d’entête : Liz Wendelbo

Illustration : Walden (1969)

 

 


31 janvier 2019
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