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Chroniques

Les 2 Maurice, du mythe à la réalité

par Pierre Barrette

Il y a une quinzaine d’années environ, j’ai signé dans les pages de 24 images une critique plutôt incendiaire du film Maurice Richard de Charles Binamé. Le texte intitulé « Hagiographie d’un porteur d’eau en forme de mythe politique » s’insurgeait notamment contre la lecture idéologique que proposait le film du héros de Cartierville, une lecture simpliste et ouvertement manichéenne, portée de surcroît par une esthétique fortement inspirée des biopics hollywoodiens qui servait fort mal un tel sujet. Il faut dire que le cinéma québécois de l’époque était particulièrement fertile en relecture des mythes de notre histoire (Séraphin, Aurore, le Survenant, et d’autres encore), selon une ligne de partage qui classait d’un côté les figures positives qu’il fallait sanctifier (dont Maurice Richard, bien entendu, mais aussi Donalda, François Paradis, Louis Cyr) et de l’autre une série de contre-héros servant de repoussoirs, tantôt mégère violente, tantôt vils anglais ou avares pervertis par l’appât du gain. Il semble que le Québec de la période avait besoin d’inspiration, et le cinéma la lui a bien servie.

Dans ce texte – qui je le reconnais aurait pu faire preuve de plus de charité chrétienne (le film a tout de même plusieurs qualités) – je relevais entre autres ceci : « Celui-ci [le dénouement du film] ne pouvait d’ailleurs pas correspondre à la retraite du héros – bien trop décevante – et encore moins à sa mort, puisqu’il aurait fallu pour cela passer aux épisodes moins glorieux de la vie de Saint-Maurice : les pubs de Grecian Formula, l’aventure désastreuse à la barre des Nordiques, de trop triste mémoire. » Ce dénouement moins heureux, cette prise à bras-le-corps d’une vie dans ce qu’elle a de nécessairement un peu banal, d’un peu raté mais qui pour autant ne lui enlève absolument rien de son caractère magique, voire surhumain, c’est exactement selon moi ce que réussit à mettre en forme Serge Giguère dans Maurice, son plus récent opus qu’il consacre au célèbre numéro 9 des Canadiens. Et ce faisant, le réalisateur du Reel du mégaphone, d’Oscar Thiffault, d’À forces de rêves illustre avec maestria combien la patine particulière de son regard, si importante ici, représente bien ce qui manquait le plus cruellement à la vision de Binamé.

En effet, en fiction comme en documentaire, il est toujours possible d’organiser le matiériau disponible de mille façons différentes, de prioriser tel ou événement de la vie du sujet à l’étude, de faire des choix significatifs quant au relief à donner à une vie dans le siècle se déroulant sous l’œil de public. La visibilité, la célébrité sont des phénomènes centraux de l’espace culturel et social aujourd’hui, mais qui n’avaient pas la même valeur il y a un demi-siècle. Même en étant le joueur le mieux payé de son époque, Maurice Richard restait, fondamentalement, un prolétaire à la solde de ses patrons, un porteur d’eau, une figure d’autant plus éloquente pour ses admirateurs qu’une réelle identification était possible. Et c’est là, en réalité, que s’opposent les deux films, qui sont les incarnations de visions du cinéma radicalement antinomiques, au-delà des genres. Si le Maurice de Binamé constitue une hagiographie, c’est parce qu’il suggère que la fonction du cinéma est de reprendre à l’histoire sa vérité pour en composer une autre, plus lisse, mieux cadrée, plus évocatrice, une vérité filée à la manière d’un étendard politique et destinée à élever, à embaumer, à édifier, à expliquer au mépris même de l’authenticité d’un personnage qu’elle croit servir alors qu’elle le trahit, profondément. Tout le film de 2007 se déroulait ainsi en amont des émeutes du forum, organisant son récit en un crescendo de faits d’armes publics et d’humiliations privées qui allait culminer dans ce « soulèvement » historique, précurseur comme on l’a si souvent répété de la prise de conscience identitaire des années 1960. Mais le choix fut fait qu’après 1955, Maurice Richard cessait d’exister.

Le film de Giguère, lui, commence là où l’autre se termine. Bien sûr, les prouesses du joueur « actif » sont évoquées à travers les témoignages de l’un et de l’autre des interviewés, et les archives de Giguère et Tremblay[1] – ils ont suivi les apparitions publiques du Rocket sur plus de 20 ans – nous montrent souvent le hockeyeur « forcé » (on sent clairement sa gêne à le faire) de commenter les événements que la chronique a érigés en exploits titanesques (ses bagarres célèbres, ses cinq buts le jour où il était cassé par un déménagement complété quelques heures plus tôt). Mais justement, parce que c’est un homme vieillissant au tour de taille épaissi, cigare au bec, un homme à la parole incertaine et souvent pauvre qui se positionne de la sorte face à sa propre légende (en l’atténuant le plus souvent), le mythe se déconstruit sous nos yeux et c’est un autre Maurice qui se profile, vraisemblablement habité par un feu d’une nature différente, s’exprimant celui-là à travers une sorte d’abnégation tendre, une générosité presque stoïcienne face à l’incroyable demande d’amour que lui adressent les gens qui croisent son chemin.

Il y a dans cette volonté simple de restituer une image du Rocket débarrassée des atours de la gloire – les arénas de quartier, les gymnases d’école et les réunions de cuisine où on le retrouve sont tout sauf glamour – un geste éminemment politique, un recadrage de la mémoire dévoyée par le caractère outrancier de la célébration commémorative qui nous offre le souvenir d’une époque qu’il est difficile de ne pas trouver plus authentique. Un cinéma construit autour de l’archive et du témoignage, et une idée du film à faire qui se déploie dans le respect de la vérité des personnes, permet à cette chose rare d’éclore : une œuvre sincère et belle.

[1] Dans les années 1980, le réalisateur Robert Tremblay et Serge Giguère (qui était alors son cameraman) entreprennent de faire un portrait intimiste de Maurice Richard, filmant son quotidien et ses activités sportives pendant deux décennies. Faute de moyens, Tremblay ne parvient pas à achever le projet. Avant sa disparition en 2018, il confie son matériel à Giguère en lui demandant de terminer le film.


2 avril 2025