Chroniques

Les frères Quay à l’honneur sur The Criterion Channel

par Apolline Caron-Ottavi

En avril dernier, The Criterion Channel a soufflé sa première bougie. Ultime plateforme all-you-can-eat du cinéma d’auteur, ses programmateurs se targuent toujours, et avec raison, d’offrir une collection conçue par des êtres humains et non un algorithme. Jusqu’ici, tout va bien, vous n’entendrez pas de plaintes de ma part. D’autant plus qu’après un an d’existence, je suis heureux d’y voir que les courts métrages ont toujours droit à un espace dédié au sein de la plateforme. On pense notamment à leur initiative de matcher des courts contemporains à des longs métrages de leur catalogue. Mis de l’avant chaque mardi, ces maillages nous ont entre autres permis de (re)découvrir des films comme And the Whole Sky Fit in the Dead Cow’s Eye (2016), ode au réalisme magique chilien primé à Sundance, ou encore l’excellent The Beaming (2017), court documentaire qui allie les Yankees de New York à la sorcellerie.

Au-delà de ces maillages, Criterion offre également des rétrospectives de courts métrages, permettant ainsi une plongée plus digeste au sein d’un univers artistique en particulier. Alors que cinq courts de Matti Diop ont été présentés en février, c’est au tour des frères Quay de bénéficier d’un rayonnement sur Criterion : 11 courts-métrages sont offerts sur la plateforme dès aujourd’hui.

Figures importantes du cinéma d’animation stop-motion, Stephen et Timothy Quay sont des frères jumeaux américains qui oeuvrent en Grande-Bretagne depuis les années 1980. Leur univers visuel a grandement été influencé par une multitude d’artistes de tout genre (les plus évidents étant sans doute Švankmajer, Murnau, l’auteur Bruno Schulz et l’artiste visuel Jan Lenica). Riche et complexe, leur filmographie peut cependant paraitre difficile à pénétrer. La British Film Institute, au moment de lancer un coffret en leur honneur en 2018, publiait un article intitulé «Where to begin with the Quay brothers ?» et, heureusement pour nous, les programmateurs chez Criterion nous offrent aujourd’hui une partie de la réponse.

Alliant des décors industriels tordus, baroques et grandiloquents, des marionnettes cauchemardesques non sans rappeler certaines séquences du Brazil de Terry Gilliam, des jeux de lumière expressionnistes à souhait et une trame narrative plutôt souple, les frères Quay ont su demeurer fidèles à eux-mêmes au fil des années, bâtissant ainsi un corpus d’une cohérence enviable. Sans dire que leurs films sont tous des adaptations, ils ont pratiquement toujours eu comme point de départ une oeuvre antérieure avec laquelle les frères se sont permis de jouer comme bon leur semble. This Unnameable Little Broom (1985), sorte de vignette psychosexuelle où une marionnette sur un tricycle pose un piège pour attraper une bestiole s’avère être une révision surréaliste de l’Épopée de Gilgamesh. Rehearsals for Extinct Anatomies (1987) est librement inspiré du travail de l’artiste rococo Jean-Honoré Fragonard, et pour ce qui est de The Cabinet of Jan Švankmajer (1984), les références sont plutôt explicites.

Avares d’étiquettes, Timothy et Stephen ont malgré eux été placés sous l’égide du surréalisme et du cinéma expérimental. On les a considérés, à tort ou à raison, comme étant les pères spirituels d’une vague d’artistes comme Tim Burton, Guy Maddin et Jean-Pierre Jeunet, et de ce fait, leur travail a été maintes fois analysé par les instances critiques et académiques. Par exemple, la figure de l’animal anthropomorphe et le voyeurisme rattaché à l’usage du judas (peephole) sont des thématiques et des objets récurrents dans leur filmographie. Ceci dit, les oeuvres offertes sur The Criterion Channel nous permettent surtout d’apprécier leur travail soutenu au niveau de la musique et de la scénographie.

En effet, il suffit d’explorer In Absentia (2000), film commissionné par la BBC, pour assister à l’un des meilleurs exemples de ce que les frères Quay appellent le « scénario secret ». En fonction de l’éternel besoin d’obtenir du financement auprès des bailleurs de fonds, les cinéastes écrivent toujours un scénario très détaillé de leurs films – seulement pour le jeter au rancard une fois le budget complété. Bien que ce document serve de base pour le tournage, Stephen et Timothy ont maintes fois affirmé en entrevue que c’est la musique, composée au préalable, qui est le véritable moteur narratif : le scénario secret. C’est l’Allemand Karlheinz Stockhausen qui a fourni aux artistes la trame sonore du film In Absentia dont les images, tournées et montées telle une partition de jazz, offrent un jeu de rythme et de répétition captivant, qui s’appuie sur les variations musicales tourmentées du compositeur.

Inversement, c’est en visitant les films The Comb (1990) et Street of Crocodiles (1986) que le spectateur saura voir le souci du détail accordé aux décors et à leur prépondérance dans l’iconographie des frères Quay. Ces deux films s’articulent autour d’une série de plans souvent très larges où les personnages paraissent petits et doivent se mouvoir à l’aide d’échasses, d’escaliers et de rampes afin de couvrir l’entièreté des décors tout aussi imposants que labyrinthiques. Ainsi, ce qui semble être un huis clos en raison du fait que l’horizon n’est presque jamais perceptible, l’illusion de grandeur est telle que les extrémités du décor semblent être en permanence inaccessibles pour le personnage, offrant par le fait même une réflexion sur le rapport entre l’infiniment petit et l’infiniment grand.

À ce sujet, Stephen Quay a récemment cité lors d’une classe de maitre l’auteure Leonora Carrington, jugeant qu’elle démontrait avec justesse la façon dont ils abordent eux-mêmes leur travail : « While the task of the right eye is to peer into the telescope, the left eye peers into the microscope.» Peut-être cette notion saura-t-elle guider l’oeil de celui ou celle qui voudra s’immiscer dans l’oeuvre des frères Quay ?

 

Découvrir la sélection sur Criterion
Image d’ouverture : Street of Crocodiles


19 mai 2020
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