Chroniques

Lumières vives – Chroniques de cinéma 1947-1949

par Robert Daudelin

Quiconque a fait quelques recherches sur le cinéma québécois de l’après-guerre a rencontré sur son chemin les textes bien sentis de René Lévesque sur La forteresse (Fédor Ozep, 1947), Un homme et son péché (Paul Gury, 1948) et Le gros Bill (René Delacroix et Jean-Yves Bigras, 1949). Les plus aguerris se souviendront que c’est sa voix (déjà reconnaissable) qui assurait la narration de À la croisée des chemins (1943), film de propagande religieuse (l’expression est de Marcel Jean) de l’abbé Jean-Marie Poitevin. Par contre, personne avant Jean-Pierre Sirois-Trahan n’avait eu la curiosité de mettre en lumière l’activité de critique de cinéma de celui qu’on connaît mieux comme fondateur du Parti québécois et premier ministre du Québec. Or, de décembre 1947 à fin novembre 1949, René Lévesque a produit quelque 90 chroniques de cinéma hebdomadaires pour Le Clairon de Saint-Hyacinthe.

Ces chroniques, Lévesque les écrit de Montréal et il faut rappeler le contexte où se développe sa cinéphilie : il n’y a alors ni cinémathèque ni salles d’art et d’essai ou de répertoire; si Jacques Giraldeau a fondé un ciné-club en 1948, notre critique ne semble pas en avoir été informé ; il évoque par contre l’existence des « film societies », mais comme s’il s’agissait de sociétés secrètes. Le cinéma, c’est donc d’abord la rue Ste-Catherine ouest, aux abords du grand magasin Eaton‘s : Lévesque mentionne nommément le Loew’s, le Capitol, l’Orpheum et le Cinéma de Paris, îlot francophone faisant partie de l’empire France Film ; au besoin, il se déplace vers l’Est pour voir Sciuscià de De Sica, au Champlain, angle Papineau et Sainte-Catherine. Enfin, c’est le règne de la censure qui expurge « en vue de l’éternité », écrit-il après une scène coupée dans Sealed Verdict de Lewis Allen – il dénoncera plus tard l’interdiction du Corbeau d’Henri-Georges Clouzot. Enfin, n’oublions pas qu’il faut alors avoir 16 ans pour être admis dans les salles de cinéma du Québec, ce que l’auteur nous rappelle à l’occasion de sa critique de The Three Musketeers de George Sidney, l’un de ses meilleurs textes, de ses plus exubérants aussi.

Lévesque est un cinéphile boulimique. À le lire, on a l’impression qu’il voit tout ce qui prend l’affiche à Montréal, principalement le cinéma américain évidemment dominant. Or en jeune intellectuel rêvant de culture européenne, il est spontanément allergique aux productions d’Hollywood et à leur « vacuité méthodique » (ce sont ses termes), en particulier celles en Technicolor –  Natalie Kalmus, gardienne du procédé, étant l’ennemie numéro un. Révolté par les « happy endings », il se rabat alors sur les acteurs qu’il connaît fort bien et dont il analyse le jeu avec une grande précision. Il apprécie aussi le travail des réalisateurs, notamment celui de Frank Capra ; sont aussi salués au passage Hitchcock, Stevens, Lubitsch et Orson Welles. Sa sévérité vis-à-vis du cinéma américain est amplement justifiée, mais lui joue parfois des tours : il est injuste avec Key Largo de John Huston, dont il avait pourtant beaucoup apprécié The Treasure of the Sierra Madre, et passe à côté de Dark Passage de Delmer Daves, maintenant considéré comme un classique du film noir.  Mais c’est Laurence Olivier et ses adaptations de Shakespeare qui l’enchantent plus que tout, jusqu’au jour de juin 1949 où il découvre Torment d’Alf Sjöberg qui lui permet d’entrevoir un autre cinéma et dont il note précieusement le nom du scénariste : Ingmar Bergman.

Sirois-Trahan utilise pertinemment le mot « chroniques » pour qualifier les textes de Lévesque. Bien qu’ils comportent parfois des éléments d’analyse, ses textes sont des notes livrées à chaud, impressionnistes. Le chroniqueur fait le bilan de sa semaine de cinéphile, souvent en débordant la critique stricte des films vus pour évoquer des questions politiques ou, plus largement, de société. Homme de culture – la qualité de son écriture en témoigne éloquemment – il déplore le peu de choix offert à la population québécoise et la place ridicule réservée aux manifestations culturelles dans la grande presse. À l’occasion il égratigne ses collègues critiques, ironisant sur le vocabulaire recherché du critique du Devoir et n’hésitant pas à rappeler que celui qui (sous le nom de plume de Léon Franque) signe les critiques cinéma de La Presse n’est « nul autre que le propre publiciste » de France Film…

La sévérité de Lévesque pour les premiers longs métrages québécois choquait à une époque où il était de bon ton d’appuyer les initiatives de Québec Productions. Il avait pourtant bien identifié la voie sans issue dans laquelle ces productions s’étaient fourvoyées en abusant de l’héritage radiophonique et de l’absence de spécialistes du cinéma. Et l’auteur de rêver d’un grand film, spécifiquement canadien, qui aurait l’honneur des festivals internationaux pour ses réelles qualités. Malheureusement, ce n’était pas Le gros Bill, sorti sur les écrans peu de temps avant que Lévesque ne mette fin à ses chroniques, qui, malgré la partition de Maurice Blackburn qui le ravit, va répondre à ses attentes.

Au-delà des avis de son auteur, de ses partis pris et de ses attentes, ce livre unique est un témoignage précieux sur la vie culturelle québécoise de l’immédiat après-guerre. Plus prosaïquement, c’est un portrait remarquable de ce qu’était alors le quotidien d’un cinéphile montréalais. La découverte n’est pas banale!

Lumières vives – Chroniques de cinéma 1947-1949 / Boréal, Montréal 2022, 338 pages.


29 novembre 2022