Chroniques

Michel Euvrard – Souvenirs

par Monica Haim

Michel Euvrard
31 juillet 1929 – 6 juillet 2021
Souvenirs

Par amour pour Balzac, arrivée à l’université Sir George Williams (aujourd’hui Concordia), je m’étais inscrite au cours de littérature française du XIXe siècle alors que je suivais un tout autre cursus. Le titulaire du cours était un certain Michel Euvrard. De cela, il y a cinquante et un ans. L’impression qu’il me fit, en entrant dans la salle de cours, fut celle d’une apparition. De taille moyenne, mince, grisonnant, barbe fournie, chevelure abondante, lunettes aux verres fumés verts, vêtu d’un inhabituel costume noir en velours à larges côtes (plus tard, j’appris que c’était l’habit traditionnel des compagnons charpentiers) et chaussé de souliers tan. Il s’assit, devant la classe, sur un pupitre, les pieds sur la chaise. La tête légèrement inclinée, il posa sur sa bouche une main fine aux longs doigts et commença à parler. Nous étions, toutes et tous, interloqué.e.s : jamais personne n’avait rencontré un tel personnage qui, de surcroît, parlait un français mélodieux et fumait des Gitanes bleues.

Homme de gauche – en France, il vota toujours socialiste, jamais communiste – sa conception de la littérature était imprégnée de la pensée de Lucien Goldman et de Georg Lukàcs, philosophes d’obédience marxiste prônant une approche sociologique de la littérature. Pour lui, la question principale à poser à un récit littéraire, ou filmique, était donc de savoir quelle est la vision du monde exprimée par l’auteur. Quel univers crée-t-il ? Bien qu’agrégé d’anglais, il avait, en 1966, consacré à Émile Zola, auteur emblématique du roman social, son unique étude littéraire. Lucien Goldman ne fut pas impressionné par l’ouvrage et la déception qui s’ensuivit freina son désir de poursuivre une carrière de chercheur et de critique littéraire universitaire. Mais, pour des débutants, c’était un professeur intéressant. Affable, quoique plutôt distant et résigné face aux inepties de ses étudiant.e.s, il était visiblement un peu las de la tâche qu’il devait accomplir pour gagner sa vie, mais dont il s’acquittait honorablement.

Ce fut l’unique cours de littérature que je suivis. De temps à autre, je croisais Michel Euvrard dans les couloirs. On se saluait. Les seuls échanges que nous eûmes, en tant que professeur et étudiante, portèrent sur Madame Bovary et Baudelaire. J’avais de la sympathie pour Emma, lui pas ; j’étais transportée par Baudelaire, lui plus réservé. Il n’aimait pas l’excès.

Quelques années plus tard, en 1976, nous nous sommes rencontrés, par l’intermédiaire de connaissances communes, au Bistro, rue de la Montagne. Je fus agréablement surprise qu’il me reconnaisse. Moi, bien sûr, je l’avais immédiatement reconnu. Je revenais d’Allemagne, où j’avais fait trois ans d’études, et je racontais mon émerveillement devant les films de Fassbinder et de Schlöndorf (L’Honneur perdu de Katharina Blum avait été tourné dans la résidence universitaire où j’habitais). Je n’étais nullement une cinéphile avisée, seulement quelqu’une qui aimait aller au cinéma. Mais ma conversation dut l’intéresser puisqu’il offrit de me raccompagner. Depuis ce jour-là, nous sommes devenus de très proches compagnons intellectuels.

Presque tous les jours, c’était un film ou deux à la Cinémathèque (rue Saint-Denis) ou au défunt Conservatoire d’art cinématographique (à Concordia) ; pour moi, toute une éducation complétée par les discussions « après films », avec Jean-Antonin Billard et Patrick Straram. Michel était un « passeur », vocable qu’il affectionnait autant que celui à qui il l’avait emprunté : Louis Aragon. Pour lui, le critique devait servir de passeur. Il devait transmettre la connaissance d’une œuvre, il devait faire traverser le spectateur ou le lecteur ou l’auditeur de la rive de l’ignorance à la rive de la connaissance. Passeur il le fut pour moi, car non seulement il m’amena à acquérir une certaine culture cinématographique, mais m’ouvrit aussi les portes des revues de cinéma et m’encouragea à écrire.

Immergée dans la culture de la critique universitaire des années 1980 et 1990, j’écrivais de manière alambiquée et abstruse, ce qui l’agaçait au plus haut point. Il me disait : « Il faut écrire comme Stendhal. » Et, en effet, il écrivait d’une manière lucide, sans maniérisme, ni fioritures, ni jargon[1]. À propos d’un film de Otar Iosseliani, il écrit : « …beaucoup de musiques variées […] dont la source est présente à l’image… » Dans le jargon universitaire dans lequel je baignais et qui l’exaspérait, on aurait dit « intradiégétique ». Ni la sémiologie, ni la narratologie, ni la philosophie ne l’intéressaient. Il avait une immense bibliothèque composée à quatre-vingt-dix pour cent de littérature et dix pour cent de livres d’art. Lecteur passionné, acheteur effréné de livres, toujours d’occasion. Cycliste, il enfourchait sa bicyclette et faisait ici, comme à Paris, la tournée des bouquinistes. Dans la musette, qu’il portait toujours, il avait un petit carnet dans lequel étaient inscrits les livres qui manquaient à sa collection.

À cet élan « écologique » avant la lettre, s’ajoutait son habitude de s’habiller au Village des Valeurs. Même après avoir quitté Montréal (à cause du climat) pour habiter à Paris, chaque fois qu’il revenait, il faisait un tour dans ce magasin. Très économe pour lui-même, opposé à la dépense comme aux excès de toutes sortes, il était, en revanche, très généreux avec ses amis artistes qui, menant une vie de bohème et souvent d’excès, se trouvaient dans le besoin.

Homme d’une remarquable culture littéraire et cinématographique, il était aussi grand amateur de sport, en tant que spectateur : hockey, tennis et Tour de France. Le seul sport qu’il pratiqua lui-même, jusqu’à un âge assez avancé, fut de monter les marches du métro, deux à deux en sautillant, à Montréal comme à Paris.

Il eut une longue vie dans laquelle, comme il disait, il ne s’est pas « trop emmerdé ». Il était « gras dur », pour reprendre une expression québécoise qu’il chérissait et qui était, en quelque sorte, symbolique de son amour pour le Québec.

Cher Michel, je te dois tant…

Monica Haim

 

[1] Pour sa carrière de critique de cinéma, voir l’entretien qu’il accorda à Marcel Jean, en 2010, publié dans le numéro 150 de 24 images et disponible en version PDF ici.


20 juillet 2021